LA TERRE ET SA CRÉATION
DANS LE PROCHE-ORIENT
ANCIEN
1. La création du monde pour les
Égyptiens.
11 – Généralités [7]
111– Dans la mesure où, en Egypte, l’ordre cosmique (maât) est
au centre de la vie sociale, tant religieuse que politique, il est évident que
le thème du « commencement » sera essentiel.
Et, si certains ont cru
pouvoir parler d’ « écoles » de réflexion sur la cosmogonie (à
Héliopolis, Memphis, Thèbes, etc.), il est plus juste de parler de diverses
conceptions se recoupant fort souvent, et se complétant.
Par ailleurs, la
quasi-impossibilité de dater avec précision l’origine de celles-ci nous donne
plutôt l’impression d’être confrontés à un ensemble d’images communes, agencées
de façons diverses. Il faut aussi se souvenir que le « grand dieu »
d’une cité – quelle que soit son importance dans le panthéon national – peut y
devenir le dieu créateur !
112 - L’acte créateur égyptien est principalement anthropomorphique :
1121 – Le premier modèle est l’acte génital ; on emploie alors presque indifféremment les verbes
« faire » (ir) ou enfanter
(mes),
- que ce soit au sein d’un couple premier ; le dieu mâle est alors, comme
Khnoum, ou encore le « Seigneur de Mendès », un bélier, ou tout autre
animal-dieu, à corps humain, et à forte activité sexuelle,
- ou que, comme dans le mythe héliopolitain, l’on s’efforce de dépasser
la dualité inhérente au genre humain, en présentant la masturbation du démiurge
qui, ainsi, s’ « autoféconde ». On le verra dans les Textes 2
et 4.
1122 – Le deuxième modèle, moins
répandu, est celui du
dieu artisan ; les verbes sont alors
« créer », « fabriquer », indifféremment qed ou nébi,
- que ce
soit à nouveau Khnoum, comme dieu potier, qui façonne l’homme sur son tour –
thème commun à tout le Proche-Orient Ancien,
- ou Ptah, dieu métallurgiste ; ils donnent une forme à ce qui
n’en avait pas.
1123 – Le troisième modèle, à rapprocher du premier, crée à partir de sécrétions du corps divin (saignement de nez, sueur, crachat, etc.) ; voir le Texte 3.
1124 - L’acte démiurge peut enfin, de façon plus élaborée mais
également très ancienne, relever
d’un acte intellectuel ; on trouve alors les
termes « cœur », « langue », « savoir » (sia) et « décision » (hou) ; voir le Texte 9.
113-
Néanmoins, il peut parfois également insister davantage sur un processus naturel : il aboutit alors au monde connu des Egyptiens ; toutes ces
cosmogonies évolutives et/ou cycliques découlent alors de l’observation du
cycle [8] des
crues et décrues du Nil : (Texte 3) ; le monde a émergé de
l’eau primitive (Textes 3 et 5), dangereuse pour toute la création.
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Notes:
[7] Traductions
de M. Gitton, P. Barguet, S. Sauneron & J. Yoyotte, Ph. Derchain; présentation
et notes d’après le Supplément au Cahier Evangile n°38 (épuisé) : « La création du
monde et de l’homme d’après les textes du Proche-Orient ancien », sous
la direction de Jacques Briend.
[8] Ce qui nous
permet de mettre en avant deux faits :
-
à part la déclaration d’Atoum : « Je détruirai
tout ce que j’ai créé, ce pays reviendra à l’état de chaos liquide (Noun). Je suis ce qui restera avec
Osiris », et qui relève plus de la colère passagère que d’une décision
irrévocable, l’eschatologie
est quasiment inconnue des mythes égyptiens ;
-
en Egypte, comme dans la plupart des Proche-Orient Ancien,
y compris Israël jusqu’à une certaine période, on ne trouve pas de « commencement »ex nihilo, ce qui pose la question de
l’origine du Démiurge lui-même. Les Egyptiens ont « résolu le
problème » en faisant de ce dernier le créateur de lui-même :
« O Khépri (ou Atoum) qui est venu à l’existence de lui-même » ;
ou Ptah « qui t’es engendré toi-même » (Textes 1
et 2)
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12 – Textes.
121- Les plus anciens
textes égyptiens de création sont épigraphiques : gravés à l’intérieur
des pyramides des Vème et VIème dynasties (env.2400-2200 av. J.-C.), ils
promettent au roi la survie. La
cosmogonie en est héliopolitaine :
Texte 1 :
« Le roi a été créé par son père Atoum [9], avant que le ciel existe, avant que la
terre existe, avant que les hommes existent, avant que les dieux naissent,
avant que la mort existe. Le roi échappe à son jour de mort, tout comme Seth [10]
échappe à son jour de mort.»
Texte 2 :
« Salut à toi, Atoum, salut à toi Khépri, le créateur de toi-même ! »
Texte 3 :
« O Atoum-Khépri, tu as culminé sur la
butte, tu t’es élevé comme un bétyle [11]… Tu as jeté un crachat (ishesh) qui est Shou, tu as lancé un jet de salive (teshen) qui est Tefnout »
Texte 4 :
«Atoum est celui qui est venu à l’être,
qui s’est masturbé… qui saisit son membre dans son poing pour créer le
plaisir. Grâce à lui et ainsi furent mis
au monde les jumeaux, Shou avec Tefnout » (cf. note 8).
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Notes:
[9] Dieu solaire,
père du couple premier (Shou et Tefnout) représentant l’air ; ils
ont mis au monde Geb, la terre, et Nout, le ciel ; eux-mêmes parents
des deux couples ennemis : Osiris-Isis et Seth-Nephtys. L’ensemble de cette « famille première »
forme l’Ennéade.
[10] Comme fils
d’Atoum, le roi est plus ancien que Seth et qu’Osiris, son contemporain.
[11] Pierre
pyramidale, sacrée, symbolisant la butte primordiale ayant émergé des eaux du chaos.
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122- Le texte suivant
est un « écrit de sagesse » ;
il a été rédigé par un roi pour son fils, dans la période troublée de la Xème
dynastie (XXIème s. av. J.-C.), où l’Egypte était partagée entre princes
égyptiens, et « étrangers » qui en avaient profité pour s’établir
dans le delta. Ce texte, beaucoup plus anthropocentrique que la majorité des
autres, est caractéristique de ces « écrits de sagesse » :
religion épurée, mythes pratiquement absents, divinité sans nom propre (textes
ainsi applicables dans toutes les cités), mais créatrice, récompensant les bons,
châtiant les mauvais – affirmant du même coup la place privilégiée de l’homme
dans le cosmos, puisqu’il est créé à l’image du dieu.
Texte 5 :
« Le dieu est conscient de celui qui
agit bien pour lui. Occupe-toi des hommes,
qui sont le troupeau du dieu, car il a créé le ciel et la terre dans leur intérêt ;
il a repoussé la voracité des eaux [12] ; il a procuré le souffle de vie à
leurs narines [13], car ils sont son portrait [14]… Il
a fait pour eux l’herbe, les troupeaux et les poissons pour les nourrir. Mais
il a tué ses adversaires et ses propres enfants parce qu’ils avaient projeté de
se dresser contre lui. Il a fait le jour
en leur faveur, il navigue [dans la barque solaire]afin de les voir. »
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Notes:
[12] Sans doute la mer en tant qu’eau primitive (cf.
supra, et, en Gn 1,2 : תהום,
Tehom, המים , Ha-Maim : le chaos aqueux)
[13] Cf. Gn 2,7b : « Alors
יהוה
-YHWH… insuffla dans ses narines une
haleine de vie »
[14] Cf. Gn
1,26 : « Faisons l’homme à notre image, comme à notre
ressemblance »
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123– Les Livres
de la sortie au Jour, plus connus aujourd’hui sous le nom de
« Livres
des Morts », sont en fait la reprise, souvent très largement glosée, des
formules des Pyramides (cf.Texte
1) à l’usage cette fois de particuliers – qui peuvent néanmoins y être
assimilés au dieu solaire Rê [15].
Ces textes apparaissent au Nouvel Empire (à partir de 1550 av. J.-C.).
Dans un
même texte, le dieu créateur peut se présenter sous deux formes différentes et
successives :
- Noun,
antérieur au monde, dieu de l’eau primordiale ;
- Rê,
apparu au ciel.
Toutes les
autres divinités proviennent de lui en étant soit ses membres, soit ses
noms :
Texte 6 :
« J’étais la Totalité [16] quand
j’étais seul dans le Noun, et je suis Rê
dans sa glorieuse apparition, quand il
commence à gouverner ce qu’il a créé. Qui est-ce ? C’est Rê. Quand il
commence à gouverner ce qu’il a créé, c’est quand Rê commence d’apparaître en
roi de ce qu’il a créé, alors que les Soulèvements de Shou [17]
n’existaient pas encore ; il était sur la colline qui est à Hermopolis. Il
était sur la colline qui est à Hermopolis [18], et alors lui furent livrés les
enfants de la déchéance [19].Je suis le grand dieu qui est venu à
l’existence de lui-même. Qui est-ce ? Le grand dieu qui est venu à
l’existence de lui-même, c’est l’eau, le Noun, père des dieux. C’est Rê celui qui a créé
ses noms, maître de l’Ennéade [20]. Qui
est-ce ? C’est Rê quand il créa les
noms de ses membres : alors ils
vinrent à l’existence, ces dieux qui sont dans sa suite. »
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Notes:
[15] Aussi appelé « le Créateur », défini comme « le tout et
l’unique, qui s’est produit lui-même ».
[16] On trouve également, dans d’autres textes, le nom du dieu Atoum, construit
sur la même racine tem = qui est
complet.
[17] Shou aurait séparé Geb et Nout (cf.
note 8) en soulevant Nout.
[18] La butte première (cf.note 10) pour
les Hermopolitains : des éléments de diverses cosmogonies sont ici réunis
afin de montrer l’antiquité du dieu créateur.
[19] Cf.Texte 5.
[20] Voir note 8.
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124– On trouve très
souvent trace de ce panthéisme absolu – ainsi dans cet hymne à Amon :
Texte 7 :
« Tous les dieux sont [réunis
en] trois : Amon, Rê, Ptah ;
ils n’ont pas leur pareil : celui dont le nom est secret, c’est Amon [21], il
est Rê en tant que tête, et Ptah est le corps. »
Venant
après le règne d’Akhén-Aton (2ème quart du XIVème s. av. J.-C.) et
son « monothéisme » focalisé sur Aton, une florissante littérature hymniques’est développée
sous la XIXème dynastie ; et ce très long hymne à Amon en est le plus
célèbre exemple.
De structure relativement complexe, comptant 30 strophes
jouant sur les noms des nombres égyptiens de façon un peu artificielle, il est en
fait très composite.
Ainsi, il s’adresse à Amon tantôt à la 2ème,
tantôt à la 3ème personne.
Il utilise tous les modèles cosmiques
alors connus et affirme cependant leur identité – afin de montrer la domination
d’Amon sur tout le cosmos.
Cet hymne s’efforce donc de concilier le grand nombre de formes divines (dues aux
manifestations ad extra d’Amon), et la parfaite unicité du démiurge (qui
est sa face cachée, cf. note 20).
Texte 8 :
«Tu t’es caché, en tant qu’Amon, à la tête des dieux. Tu t’es transformé en
Tatenen [22] afin
de mettre au monde les dieux primordiaux dans ta première période primordiale.
Tu es éloigné en tant qu’habitant du ciel, tu y demeures en tant que Rê. Tu as commencé à devenir, quand il n’y
avait pas encore d’existence. La terre n’était pas sans toi lors de la Première
Fois [23].
Tous les dieux vinrent à l’existence après toi… L’Ennéade [24] est
réunie dans ta chair [25]… Tu as émergé le premier, tu as commencé
à l’origine… Tatenen s’est formé
lui-même en tant que Ptah. Apparu en tant que Rê au sortir de Noun. Il
cracha Shou-Tefnout [26],
associés à son pouvoir… Son apparence a brillé lors de la Première Fois… Il a
commencé à parler au milieu du silence [27], … il commence à crier alors que la
terre repose en silence. Il
donne naissance aux êtres, il les fait vivre… Premier à venir à l’existence lors de la Première Fois, Amon qui naquit
en premier et dont personne ne connaît la forme. Aucun dieu ne naquit avec
lui… Dieu vraiment divin qui naquit de lui-même… il s’est complété lui-même en
tant qu’Atoum [28], ne faisant qu’]une seule chair avec lui… Il
fit commencer tout ce qui est … Il
est plus loin que le ciel, plus profond que la Douat [29]…
trop grand pour que des questions
soient posées sur lui, trop puissant pour être connu, on est terrassé sur place
quand on prononce son nom mystérieux, qu’on le sache ou non [30].»
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Notes:
[15] Aussi appelé « le Créateur », défini comme « le tout et
l’unique, qui s’est produit lui-même ».
[16] On trouve également, dans d’autres textes, le nom du dieu Atoum, construit
sur la même racine tem = qui est
complet.
[17] Shou aurait séparé Geb et Nout (cf.
note 8) en soulevant Nout.
[18] La butte première (cf.note 10) pour
les Hermopolitains : des éléments de diverses cosmogonies sont ici réunis
afin de montrer l’antiquité du dieu créateur.
[19] Cf.Texte 5.
[20] Voir note 8.
[21] « Amon » signifie « le caché ».
[22] Autre nom de Ptah ; étymologiquement : « la terre qui se
soulève »
[23] Nom traditionnel de la création du monde.
[24] Voir note 8.
[25] = « en toi ».
[26] Voir note 8.
[27] Sans doute une allusion à un autre mythe égyptien de création : l’œuf primitif
d’où serait sorti le soleil aurait été expliqué à son tour par la présence d’un
oiseau
pondeur, « le grand caqueteur », identifié avec Amon
(S.Morenz, Mélanges Schubart, Leipzig
1950)
[28] On retrouve la racine « tem », qui signifie « compléter »,
dans le nom d’Atoum.
[29] La Douat est le royaume des morts, situé à l’occident.
[30] « Le nom mystérieux » :
cf. יהוה,
YHWH, le Nom que l’on ne peut prononcer. De même, « on est
terrassé », à part Moïse lors de ses rencontres avec Dieu sous la Tente,
si l’on voit
יהוה,
YHWH ; et Moïse doit alors
se voiler la face pour retrouver ses semblables, car il porte encore sur lui un
peu du rayonnement divin…
Cf.Introduction, sur les contacts entre Egyptiens et Hébreux.
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125– La théologie et la
cosmogonie memphites nous sont connues essentiellement par un texte gravé
très tardivement (fin du VIIIème s. av. J.-C.) sur la « pierre de
Shabaka », Shabaka étant un pharaon éthiopien de la XXVème dynastie qui
souhaitait ainsi reconstituer et préserver des manuscrits anciens découverts en
très mauvais état de conservation. En effet, à cette époque, les scribes
souhaitaient un retour à la tradition de
l’Ancien Empire.
La création
était alors entièrement expliquée par la dialectique
du cœur (pensée et volonté) et de la
langue (parole efficace [31]).
Cependant,
en un effort pour associer la cosmogonie de Memphis à celle d’Héliopolis, on
garde quelques traces de mythe (outre Ptah, on rencontre d’autres dieux – mais
ils lui sont plus ou moins identifiés) :
Texte 9 :
«Celui qui s’est manifesté dans le cœur,
celui qui s’est manifesté comme la langue, sous l’apparence d’Atoum, il est
Ptah, le très ancien qui attribua [la
vie à tout]… Son Ennéade est devant lui, étant les dents et les lèvres, c'est-à-dire la semence et les mains
d’Atoum. En effet, l’Ennéade d’Atoum s’est manifestée comme sa semence et
ses doigts ; mais l’Ennéade est en fait les dents et les lèvres dans cette bouche qui prononça le nom de toutes
choses, cette bouche dont Shou et Tefnout sont sortis, cette bouche qui a
mis au monde l’Ennéade… Les yeux voient, les oreilles entendent, le nez
respire : ils forment le cœur, c’est lui qui donne toute connaissance,
c’est la langue qui répète ce que le cœur a pensé… Et toute parole du dieu s’est manifestée selon ce que le cœur concevait et
que la langue ordonnait : ainsi furent créés les Ka et sont déterminées
les Hemsout [32]…
Ainsi ont été créés tous travaux et tout art, l’activité des mains, la marche
des jambes, le fonctionnement de tout membre, selon l’ordre qu’a conçu le cœur et qui s’est exprimé par la langue, et
qui est exécuté en toute chose… Ainsi
Ptah fut-il satisfait, après qu’il eût fait toute chose, toute parole de dieu [33]…
Il a fait les villes… Les dieux
entrèrent dans leur corps dans toutes sortes de plantes, en toutes sortes de
pierres, en toute sorte de terrain
argileux, en toutes choses qui poussent sur son relief et par lesquelles
ils peuvent se manifester. »
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Notes:
[31] Cf. Gn 1 : « ויאמר אלהים יהי [...] ויהי : et Dieu dit qu’existe
[cela] et [cela] exista… ויקרא אלהים et Dieu [l’]appela ‘[cela]’ ».
[32]Les Ka = les génies des dieux ; les Hemsout : entités
féminines symbolisant le potentiel économique et humain de la terre d’Egypte.
[33]Cf.Gn 1 : « וירא אלהים את־[...] כי־טוב : et Dieu vit que [cela] était
bon ».
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126 – En revanche, la mythologie et la cosmogonie d’époque
tardive reprennent l’idée de création par sécrétion d’un corps divin (cf.Textes 3 & 4). Le papyrus dont sont extraits les passages suivants,
rédigé en caractères hiératiques, est caractéristique des rituels magiques à
l’usage des prêtres, d’époque incertaine (entre l’époque Saïte, VIIème s. av.
J.-C., et l’époque Ptolémaïque, IVème-IIIème s. av. J.-C.). Mais le récit cosmogonique sert maintenant à
justifier par leur origine divine l’usage desproduits
utilisés rituellement pour assurer la
survie :
Texte 10 :
« Horus a pleuré. L’eau a coulé de son œil à terre ;
elle a germé ; c’est ainsi qu’a été formé l’oliban sec.
Geb s’est trouvé mal à cause de cela. Du sang a coulé de son nez à terre ;
il a germé ; des pins ont poussé. C’est ainsi qu’a été produite la résine
à partir de la sève [34].
Shou et Tefnout ont pleuré énormément. L’eau de leur œil a coulé à terre ;
elle a germé ; c’est ainsi qu’a été produite la résine de térébenthine.
Rê a pleuré. L’eau de son œil a coulé à terre ; elle s’est changée en
abeille. Quand l’abeille eut été créée, dans les fleurs de tous les arbres
commença son activité : c’est ainsi qu’est produite la cire, et le miel
provient de son eau.
Rê fut fatigué. La sueur de son corps a coulé à terre ; elle s’est transformée
en lin : c’est ainsi qu’a été produite la toile. Il cracha, il vomit ; c’est ainsi qu’a été créé le bitume… Rê cracha de nouveau. L’eau de sa bouche a coulé à terre ;
elle a germé ; c’est ainsi qu’a été créé le papyrus.
Alors Isis et Nephtys furent fatiguées. La sueur de leur corps a coulé à terre ;
elle a germé ; c’est ainsi qu’a été produite la gomme
odoriférante. »
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Note:
[34] = son sang créateur.
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127– Sur le deuxième
pylône précédant la grande salle hypostyle de Karnak, Ptolémée VII a fait graver la théorie de la création de la ville – archétype de la
création du monde. Nous trouvons ici encore un effort de synthèse entre différentes théories sur cette dernière.
Ce texte – comme le précédent – n’est pas daté avec précision : il
pourrait relever de la période Saïte, voire (pour une part) à l’hymnique du
Nouvel Empire.
1271– Nous y retrouvons la théorie naturaliste,
avec l’émergence d’une butte solide au milieu des eaux originelles ;
le dieu créateur y pose le pied et semble s’éveiller.
1272– Néanmoins, nous rencontrons ici un élément original : la terre ferme est une coagulation due à la
chaleur dégagée par l’œil de Rê.
1273– Nous trouvons également la comparaison avec un enfant sortant d’un lotus.
1274– Mais nous retrouvons surtout la théorie intellectuelle :
la création est un acte de parole.
Texte 11 :
« Celle-qui-est-en-face-de-son-Seigneur [35],
lieu
d’origine et déversoir [36]
de Noun, et de celui dont le nom est caché [37],
il [Amon] la [Thèbes] fit, il l’a
créée, il la cuisit, par la flamme de son œil,
en lande au bord de l’eau. Il donne encore aujourd’hui qu’elle
jouisse de la chaleur de son Uraeus, grande en flamme [39].
Il
annonça les choses à venir et elles se produisirent aussitôt ; il créa ce
qui était proféré par sa voix … Il forma son corps comme celui d’un
enfant sacré qui sortit d’un lotus au milieu de Noun…
Il organisa la ville qui protégerait Celui-qui-est-en-elle, qui gouverne la terre par son
père qui l’a engendré (=Amon) … la ville du Sceptre d’Amon-Rê …
la reine des villes et des nomes, l’œil droit du Seigneur universel, et le
ciel
de celui qui se produit lui-même (=Amon). Il arriva
tandis que sa Majesté (=Amon) prit pied sur elle (=Thèbes) … Ce fut là le terrain qui devint la butte solide qui émergea
au commencement. Lorsque les Hemsout [40]
naquirent, le sol de Thèbes fut réparti entre toutes les villes ; quand
les villes elles-mêmes existèrent, des territoires furent faits à leurs noms,
c'est-à-dire d’après celui de la métropole qui les avait créées. On l’appelle l’Orbe-de-la-terre-entière.
Les pierres angulaires sont placées aux quatre piliers [41].
Elles sont donc avec les vents et elles soutiennent le firmament de Celui qui
est caché (=Amon). »
128– Dans les grands temples de l’époque gréco-romaine (Edfou par
exemple), les récits des origines sont devenus pratiquement incompréhensibles
en raison du nombre de gloses (ici supprimées) qui en commentent chaque élément , et
de l’aspect composite de la cosmogonie :
Texte 12 :
« Les deux Séparateurs
dont l’un, le
Lointain,
est encore appelé l’Unique, et l’autre est le Grand,
le Seul-et-Unique
vinrent à l’heure de midi. Alors les eaux s’arrêtèrent dans leur mouvement et
une masse de roseaux fut discernée par la pensée créatrice de celui qui est
au-dessus des eaux. Et comme le dieu ailé (= le Lointain) était
au-dessus des roseaux, planant en cercles, un souffle les atteignit et le
Lointain prononça
sur eux : « qu’il y ait une réalité stable en ces
lieux ». Alors le Grand arriva aussi près de la nappe d’eau et quand le Séparateur de
la moitié de l’Univers fut arrivé jusqu’à elle, un flotteur de
roseaux se tint immobile au milieu des eaux… [et] servit de support au Faucon
divin. Puis une grève étroite s’étendit à côté de la masse des roseaux… »
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Notes:
[35] = Thèbes.
[36] Ou « semence ».
[37] = Amon.
[38] L’œil de Rê est symbolisé par un cobra, l’uraeus, qui se dresse sur le front du
pharaon ; il consume ses ennemis par la puissance redoutable de son grand feu.
[39] Tous les biblistes savent que שרפים,
« seraphim - séraphins » signifie « serpents brûlants ». Ce mot désigne en réalité un cobra du désert qui crache son venin dans les yeux de sa
proie.
- Cet animal est devenu un symbole protecteur en Egypte, dès le IIIème
millénaire (cf. supra).
- Au IIème
millénaire, les Egyptiens lui ajoutent une paire d’ailes, pour souligner davantage encore sa
fonction protectrice.
- Au VIIIème s. av. J.-C., en Judée, l’influence égyptienne
est forte; des sceaux montrent des cobras, mais cette fois ils présentent deux paires d’ailes
- A cette
même époque, lorsque le prophète Isaïe voit Dieu trônant en majesté (Is 6),
celui-ci est entouré de deux cobras, dotés cette fois de trois paires d'ailes: quatre ailes leur servent à se protéger (non plus à protéger),
et deux à voler: les prophètes utilisent les images qu’ils ont sous les yeux!
- Par la suite, le séraphin va « s’humaniser », être doté de bras et de
jambes et l’on finira par traduire ce mot par « ange » au lieu de
« cobra », sinon l'on ne comprendrait plus cette vision!...
[40] Voir note 31.
[41] Les
quatre piliers (ou les quatre poteaux) qui soutiennent le
ciel, selon une représentation classique en Egypte.