Evangile selon saint Luc
(Chapitres 5-8)
Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle -
Musée de Cluny, Paris ->
<- Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne
Détail de broderie
(fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 -
Couvent patriarcal de Bzommar (Liban)
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• Lc 5,1-11.
L'extraordinaire
diffusion de l'Évangile, sur laquelle insiste si souvent le Livre des
Actes, tient à la fidélité des prédicateurs à l'ordre du Seigneur, qui
donne force à leurs paroles et à leur témoignage.
Les insuccès rencontrés ici ou là ne doivent pas les décourager; qu'ils se soucient seulement de jeter les filets!
Le tri entre les bons et les méchants aura lieu plus tard, quand la barque sera parvenue sur la rive...
Traduction et remarques :
•
Seul Luc rapporte cette pêche miraculeuse; Mt 4,18 et Mc 1,16 disent
simplement que Jésus "longeait la mer de Galilée", en "rabbi
itinérant", lorsqu'il vit Simon et André - et les appela.
Verset 1.
᾿᾿Εγένετο
δὲ ἐν τῷ τὸν ὄχλον ἐπικεῖσθαι αὐτῷ τοῦ ἀκούειν τὸν λόγον
τοῦ Θεοῦ καὶ αὐτὸς ἦν ἑστὼς παρὰ τὴν λίμνην Γεννησαρέτ,
Comme Jésus se trouvait auprès du lac de Génnésareth, et que la foule se pressait autour de lui pour entendre la parole de Dieu,
Verset 2.
καὶ εἶδε δύο πλοῖα ἑστῶτα παρὰ τὴν λίμνην· οἱ δὲ ἁλιεῖς ἀποβάντες ἀπ᾿ αὐτῶν ἔπλυναν τὰ δίκτυα.
il vit au bord du lac deux barques, d'où les pêcheurs étaient descendus pour laver leurs filets.
Verset 3.
ἐμβὰς
δὲ εἰς ἓν τῶν πλοίων, ὃ ἦν τοῦ Σίμωνος, ἠρώτησεν αὐτὸν ἀπὸ
τῆς γῆς ἐπαναγαγεῖν ὀλίγον· καὶ καθίσας ἐδίδασκεν ἐκ τοῦ
πλοίου τοὺς ὄχλους.
Il
monta dans l'une de ces barques, qui était à Simon, et il le pria de
s'éloigner un peu de terre. Puis il s'assit, et de la barque il
enseignait la foule.
• τοῦ Σίμωνος -à Simon: Sur le nom de "Simon", voir ci-dessus - note sur 1Co 15,5.
• καθίσας - s'étant assis: Comme en 4,20. Contrairement à ce qui se passe de nos jours, les prédicateurs étaient assis et les auditeurs debout.
Verset 4.
ὡς δὲ ἐπαύσατο λαλῶν, εἶπε πρὸς τὸν Σίμωνα· ἐπανάγαγε εἰς τὸ βάθος καὶ χαλάσατε τὰ δίκτυα ὑμῶν εἰς ἄγραν.
Lorsqu'il eut cessé de parler, il dit à Simon: Avance en pleine eau, et jetez vos filets pour pêcher.
• ἐπανάγαγε εἰς τὸ βάθος -Avance en pleine eau: "Avance au large", "Duc in altum" - Devise souvent reprise dans l'Église.
Verset 5.
καὶ
ἀποκριθεὶς ὁ Σίμων εἶπεν αὐτῷ· ἐπιστάτα, δι᾿ ὅλης νυκτὸς
κοπιάσαντες οὐδὲν ἐλάβομεν· ἐπὶ δὲ τῷ ῥήματί σου χαλάσω
τὸ δίκτυον.
Simon lui répondit: Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre; mais, sur ta parole, je jetterai le filet.
• ἐπὶ δὲ τῷ ῥήματί σου -mais sur ta parole: L'attitude de Pierre peut être comparée à celle de Marie (Lc 1,34;38): il est perplexe, mais il obéit.
Il a peut-être déjà vu Jésus accomplir des miracles (4,39); en tout cas, il reconnaît son autorité ("ἐπιστάτα - Maître") et celle de sa parole.
Verset 6.
καὶ τοῦτο ποιήσαντες συνέκλεισαν πλῆθος ἰχθύων πολύ· διερρήγνυτο δὲ τὸ δίκτυον αὐτῶν.
L'ayant jeté, ils prirent une grande quantité de poissons, et leur filet se rompait.
Verset 7.
καὶ
κατένευσαν τοῖς μετόχοις τοῖς ἐν τῷ ἑτέρῳ πλοίῳ τοῦ
ἐλθόντας συλλαβέσθαι αὐτοῖς· καὶ ἦλθον καὶ ἔπλησαν ἀμφότερα
τὰ πλοῖα, ὥστε βυθίζεσθαι αὐτά.
Ils
firent signe à leurs compagnons qui étaient dans l'autre barque de
venir les aider. Ils vinrent et ils remplirent les deux barques, au
point qu'elles enfonçaient.
Verset 8.
ἰδὼν δὲ Σίμων Πέτρος προσέπεσεν τοῖς γόνασιν ᾿Ιησοῦ λέγων· ἔξελθε ἀπ᾿ ἐμοῦ, ὅτι ἀνὴρ ἁμαρτωλός εἰμι, Κύριε.
Quand
il vit cela, Simon Pierre tomba aux genoux de Jésus, et dit: Seigneur,
retire-toi de moi, parce que je suis un homme pécheur.
• προσέπεσεν τοῖς γόνασιν ᾿Ιησοῦ -tomba aux genoux de Jésus: En signe d'humilité.
• ἀνὴρ ἁμαρτωλός͂ -un homme pécheur: Comp. Is 6,1-10
(voir ci-dessus, Première Lecture), où Isaïe d'abord effrayé par la
manifestation divine, reconnaît son indignité, puis est rassuré et
envoyé.
Verset 9.
θάμβος γὰρ περιέσχεν αὐτὸν καὶ πάντας τοὺς σὺν αὐτῷ ἐπὶ τῇ ἄγρᾳ τῶν ἰχθύων ᾗ συνέλαβον,
Car l'épouvante l'avait saisi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause de la pêche qu'ils avaient faite.
Verset 10.
ὁμοίως
δὲ καὶ ᾿Ιάκωβον καὶ ᾿Ιωάννην, υἱοὺς Ζεβεδαίου, οἳ ἦσαν
κοινωνοὶ τῷ Σίμωνι. καὶ εἶπε πρὸς τὸν Σίμωνα ὁ ᾿Ιησοῦς· μὴ
φοβοῦ· ἀπὸ τοῦ νῦν ἀνθρώπους ἔσῃ ζωγρῶν.
Il
en était de même de Jacques et de Jean, fils de Zébédée, les associés
de Simon. Alors Jésus dit à Simon: Ne crains point; désormais tu seras
pêcheur d'hommes.
• ἀνθρώπους ἔσῃ ζωγρῶν -tu seras pêcheur d'hommes: Voir Mt 4,19.
- Littéralement, le verbe ζωγρέωdzōgreō signifie "prendre vivant (un prisonnier de guerre)", d'où "capturer".
- Ici, l'image est bien entendu associée à l'activité professionnelle de Simon et André.
- Cependant, on peut aussi penser à Jr 16,16: YHWH envoie des pêcheurs (ainsi que des chasseurs) pour ramener son peuple exilé.
-
L'ampleur de la pêche qui vient d'être réalisée peut annoncer
symboliquement l'ampleur des résultats de la mission de Pierre et des
Apôtres.
Verset 11.
καὶ καταγαγόντες τὰ πλοῖα ἐπὶ τὴν γῆν, ἀφέντες ἅπαντα ἠκολούθησαν αὐτῷ.
Et, ayant ramené les barques à terre, ils laissèrent tout, et le suivirent.
• ἠκολούθησαν αὐτῷ-ils le suivirent: Voir Mt 4,19.
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Méditations et prolongements
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Méditations
(par une moniale des Fraternités monastiques de Jérusalem)
1 • Cette rencontre au bord du lac semble montrer que l’annonce de la
Bonne Nouvelle progresse par coups de filet. C’est Jésus d’abord qui
regarde les pêcheurs et paraît jeter sur eux son dévolu : il les
appelle, les attire à lui et voilà que, laissant tout, ils montent avec
lui dans la barque qui n’est déjà plus leur barque de pêche, mais la
barque de l’Église d’où s’élève la Parole de Dieu. L’ordre qu’il leur
adresse, ensuite, est encore, et contre toute vraisemblance, celui de
jeter les filets ; et la grande quantité de poissons prise prophétise
la fécondité du travail accompli à la Parole de Dieu. Enfin, la mission
confiée par Jésus à Simon lui remet en mains le filet qui désormais
«prendra des hommes».
L’image certes ne doit pas servir à justifier le prosélytisme, mais
elle ne saurait non plus être gommée. Le premier qui a fait tomber
l’homme dans le filet de sa parole est «le Père du mensonge»
; et l’homme s’en trouve emprisonné. Le filet que le Christ demande à
Pierre de jeter, doit prendre des hommes, lui aussi, mais le verbe grec
utilisé ici est composé sur le radical du mot «vie» : contrairement aux
poissons, c’est pour la vie que les hommes sont pris, c’est pour les
ramener des eaux de la mort à la vie en Dieu que le filet les
rassemble. Sans crainte, nous pouvons jeter le filet par l’annonce de
la Parole : nous savons que Jésus remédie à notre incapacité et à
l’improductivité de nos nuits. Sans honte, nous pouvons devenir
pêcheurs d’hommes, c’est-à-dire, par la parole ou le silence, témoins
de l’Évangile, de la Parole qui nous a pêchés pour nous rendre à la vie
et qui nous a été donnée pour que nous la partagions.
2 • Il n’y a pas de vraisemblance psychologique à chercher dans les récits
évangéliques d’appel. Tout laisser et suivre un inconnu sur sa seule
parole ou pour les prodiges qu’il accomplit serait imprudent, voire
insensé. Et cela est si vrai que Luc, qui a déjà mentionné une visite
de Jésus dans la maison de Simon, inclut ici le récit d’une apparition
pascale — contrairement à Jean, par exemple, qui rapporte d’abord la
rencontre de Pierre et André, encore disciples de Jean le Baptiste,
avec Jésus, et replace la pêche miraculeuse après la résurrection.
C’est que l’évangéliste, de même qu’il est plus soucieux du sens de
l’histoire que de l’exactitude chronologique, ne se place pas au plan
de la psychologie, mais de la théologie : il ne part pas de l’homme,
même s’il montre un individu occupé à ses tâches quotidiennes, et
d’ailleurs peu fructueuses ; mais il part de Dieu. D’un Dieu qu’il
présente comme celui qui est la vérité, et peut enseigner les foules ;
comme celui qui est la vie, et peut la multiplier au fond des filets ;
comme celui qui est le chemin et qui invite à le suivre. Et c’est à
partir de ce Dieu, qui est l’origine et la fin de toutes choses, que
tout peut s’ordonner : la création se manifeste dans sa bonté et sa
fécondité originelles ; l’homme trouve le véritable sens de sa vie qui
est de reconnaître le Seigneur dans la «crainte» (c’est-à-dire le
respect et l’amour de sa grandeur), et de l’annoncer à ses frères. Tout
est bien «pris», les hommes comme les poissons, mais pris pour la vie,
selon la nuance du verbe grec, et non pour la mort ; pris dans le
torrent de vie qu’est la divinité, et conduit à sa plénitude.
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Pour prolonger la méditation:
- Du Nouveau Testament:
- Mt 13,47-50:
"Le royaume des cieux est encore semblable à un filet jeté dans la mer
et ramassant des poissons de toute espèce. Quand il est rempli, les
pêcheurs le tirent; et, après s'être assis sur le rivage, ils mettent
dans des vases ce qui est bon, et ils jettent ce qui est mauvais. Il en
sera de même à la fin du monde. Les anges viendront séparer les
méchants d'avec les justes, et ils les jetteront dans la fournaise
ardente, où il y aura des pleurs et des grincements de dents."
- Mc 4,1-2a:
"Jésus se mit de nouveau à enseigner au bord de la mer. Une grande
foule s'étant assemblée auprès de lui, il monta et s'assit dans une
barque, sur la mer. Toute la foule était à terre sur le rivage. Il leur
enseigna beaucoup de choses en paraboles."
- Jn 21,4-6:
"Le matin étant venu, Jésus se trouva sur le rivage; mais les disciples
ne savaient pas que c'était Jésus. Jésus leur dit: Enfants, n'avez-vous
rien à manger? Ils lui répondirent: Non. Il leur dit: Jetez le filet du
côté droit de la barque, et vous trouverez. Ils le jetèrent donc, et
ils ne pouvaient plus le retirer, à cause de la grande quantité de
poissons."
- 1Co 2,2: "Je n'ai pas eu la pensée de savoir parmi vous autre chose que Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié."
- 1Co 3,10-11:
"Selon la grâce de Dieu qui m'a été donnée, j'ai posé le fondement
comme un sage architecte, et un autre bâtit dessus. Mais que chacun
prenne garde à la manière dont il bâtit dessus. Car personne ne peut
poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus Christ."
- 1Co 9,1:
"Ne suis-je pas libre? Ne suis-je pas apôtre? N'ai-je pas vu Jésus
notre Seigneur? N'êtes-vous pas mon œuvre dans le Seigneur?"
- Commentaire patristique:
"Maître,
dit l'Apôtre,nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre; mais,
sur ta parole, je vais jeter le filet". Moi aussi, Seigneur, je sais
que pour moi il fait nuit quand tu ne commandes pas.
Personne
encore ne s'est inscrit, il est encore nuit pour moi. J'ai lancé le
filet de la Parole à l'Epiphanie, et je n'ai rien pris encore. Je l'ai
lancé pendant le jour.
J'attends ton ordre: sur ta parole je jetterai les filets.
O vaine présomption!
O fructueuse humilité!
Ils
n'avaient rien pris jusque là; à la voix du Seigneur, ils capturent une
grande multitude de poissons. Ce n'est pas là l'œuvre de l'éloquence
humaine, mais le bienfait de l'appel céleste.
Trêve aux arguments humains: c'est par la foi que le peuple croit. Les filets se rompent, et les poissons ne s'échappent point.
- D'un théologien moderne:
Saint José Maria Escriva de Balaguer (1902-1975), prêtre - Homélie in Amigos de Dios
Quand
Jésus est sorti en mer avec ses disciples, il ne pensait
pas seulement à cette pêche. C'est pourquoi [...] il répond à Pierre :
«
Sois sans crainte ; désormais ce sont des hommes que tu prendras ». Et,
à cette nouvelle pêche, l'efficacité divine ne fera pas non plus
défaut: les apôtres seront les instruments de grands prodiges, malgré
leur
misère personnelle.
Nous
aussi, si nous luttons tous les jours pour atteindre la sainteté dans
notre vie ordinaire, chacun dans sa propre condition au milieu du monde
et dans l'exercice de sa profession, j'ose affirmer que le Seigneur
fera de nous des instruments capables de réaliser des miracles, et des
plus extraordinaires, si besoin est. Nous donnerons la lumière aux
aveugles. Qui ne pourrait raconter mille exemples de la façon dont un
aveugle presque de naissance recouvre la vue et reçoit toute la
splendeur de la lumière du Christ ? Un autre était sourd et un autre
muet, qui ne pouvaient entendre ou articuler un seul mot en tant
qu'enfants de Dieu [...]: ils entendent et ils s'expriment [...]. « Au nom de Jésus », les apôtres restituent ses forces à un
infirme incapable de tout acte utile [...]: « Au nom du Seigneur, lève-toi
et marche ! » (Ac 3,6) Un autre, un mort, qui sentait déjà, a entendu
la voix de Dieu, comme lors du miracle du fils de la veuve de Naïm : «
Jeune homme, je te l'ordonne, lève-toi » (Lc 7,14; Ac 9,40).
Nous
ferons des miracles comme le Christ, des miracles comme les premiers
apôtres. Ces prodiges se sont peut-être réalisés en toi, en moi:
peut-être étions nous aveugles, ou sourds, ou infirmes, ou
sentions-nous la mort, quand la Parole de Dieu nous a arrachés à notre
prostration. Si nous aimons le Christ, si nous le suivons pour de bon,
si c'est lui seul que nous cherchons, et non pas nous-mêmes, en son nom
nous pourrons transmettre gratuitement ce que nous avons reçu
gratuitement.
- D'un auteur moderne:
Th. Dagonnet, Témoins de Dieu:
En aucun cas, les filets de Pierre ne sauraient être ceux de la
contrainte qui étoufferait la liberté. Jésus propose toujours, il
n'impose jamais. Certes, ce qu'il propose est contraignant, mais cette
contrainte, chacun peut la rejeter ou l'admettre. "Si quelqu'un veut me
suivre... Si tu veux être parfait..." Le régime chrétien commence avec
la liberté, et tant qu'il est fidèle à lui-même, il ne la rejette
jamais. [...] La liberté de la foi est aussi éloignée d'un dogmatisme
de tradition que d'un dogmatisme de progrès. [...] L'Église [...] se
doit de donner le meilleur d'elle-même, et c'est bien pourquoi elle a
besoin d'être libre. [...] La manière des hommes, c'est la sécurité
préservée, c'est l'alignement systématique [...]. la manière de Dieu, c'est le risque de notre liberté.
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• Lc 5,17 - 7,50.
Ce
passage semble poursuivre le récit du ministère de Jésus
en Galilée, tel qu’il s’était inauguré au chapitre 4 : Jésus développe
son enseignement et accomplit des guérisons. Et cependant un tournant s’opère :
les actes de Jésus soulevaient au début l’enthousiasme et sa renommée
s’en accroissait (cf. 5,15 : «La nouvelle se répandait de plus en plus
et des foules nombreuses s’assemblaient pour l’entendre et se faire
guérir de leurs maladies»). À partir de 5,17, de nouveaux protagonistes
apparaissent : «les Pharisiens et les docteurs de la Loi», qui
entraînent une série d’affrontements. Au long de ces trois chapitres,
le texte va progresser en trois sections : une série d’actes de Jésus
entraînant des controverses ; un discours programmatique aux
disciples ; et de nouveau une série d’actes et de paroles visant à
mieux faire comprendre qui est Jésus.
• En suivant les données de
Marc, Luc a donc regroupé, dans la seconde partie du chapitre 5 et au
début du chapitre 6, une série de polémiques prenant des formes
littéraires diverses : deux récits de guérison (le paralytique,
5,29-32 ; et l’homme à la main desséchée, 6,6-11), situés l’un au
début, l’autre à la fin de la section ; et, au milieu, trois
controverses à propos des repas pris avec des pécheurs (le banquet chez
Lévi, 5,29-32), du jeûne (5,33-35) et du travail le jour du sabbat (les
épis arrachés, 6,1-5), illustrées de petites paraboles (5,36-39). La
tension monte, au long de ces péricopes, alors même que,
paradoxalement, les actes reprochés à Jésus semblent aller du plus
grave – le blasphème (5,21) – au plus ténu – le fait d’opérer une
guérison le jour du sabbat (6,7), ce qui était objet de discussions
même parmi les docteurs. À tel point que cette opposition croissante
aboutit à la décision de le perdre (6,11).
Du point de vue de la
communauté pour laquelle écrivait Luc, on voit que ces discussions sont
regroupées autour de trois thèmes qui pouvaient poser question : le
pardon des péchés, les repas et l’observance du sabbat. Il fallait en
effet parvenir à déterminer comment se situer par rapport aux
observances de la loi mosaïque et s’interroger sur leur compatibilité
avec la loi nouvelle du Christ.
• La seconde partie de ce passage
(6,12-49) s’ouvre par un acte fondateur : Jésus a déjà
mesuré tant l’admiration que l’hostilité de ceux qui l’écoutent ; parmi
ses disciples «il en choisit douze qu’il nomma apôtres» (6,13),
c’est-à-dire «envoyés», ceux qui auront à répandre et à faire connaître
son enseignement. Enseignement qui est immédiatement précisé dans un
long discours, puisant à la même source que le «sermon sur la montagne»
de Mt 5-7, mais donné, lui, sur «un replat» (6,17). Car la
montagne est, selon Luc, le lieu de la rencontre avec Dieu dans la
prière (6,12), d’où il faut redescendre pour aller porter aux hommes sa
parole.
La prédication de Jésus comporte un certain nombre de
paroles : des bénédictions – les béatitudes (6,20-23) –, suivies ici de
ce qu’on appelle improprement des «malédictions», car elles ne sont que
des mises en garde (6,24-26) ; puis des règles définissant l’agir
chrétien en ce qu’il a de plus spécifique et de plus révolutionnaire :
l’amour des ennemis (6,27-35), la bienveillance et la compassion
universelles (6,36-38). Ces paroles sont illustrées par de petites
paraboles qui appellent à la bonté mais aussi au discernement : les
deux aveugles (6,39-40), la paille et la poutre (6,41-42), l’arbre et
ses fruits (6,43-45). Il est ainsi indiqué, non seulement aux Douze,
mais aussi à tous ceux qui veulent être disciples, comment agir en
«fils du Très-Haut» (6,35), en imitant la conduite de Dieu vis-à-vis
des pécheurs que nous sommes.
• La troisième partie du texte,
correspondant au chapitre 7, rapporte de nouveau des actes de Jésus.
Une première lecture pourrait faire penser qu’après la parenthèse du
discours, le récit se poursuit linéairement en prolongeant les
chapitres 4 et 5. Cependant l’enjeu a changé : il ne s’agit plus pour
Jésus de se faire connaître, comme aux débuts de son ministère ; il ne
s’agit plus pour ses auditeurs de se situer par rapport à lui comme
opposants ou comme disciples. Il s’agit maintenant d’approfondir la
connaissance que l’on a de Jésus et de le reconnaître pour ce qu’il
est : «un grand prophète» (7,16), le messie annoncé (7,19-23), la
Sagesse même de Dieu (7,35).
Ce chapitre 7 s’ouvre par deux
miracles encore plus éclatants que les précédents : la guérison à
distance du serviteur d’un centurion, alors que seuls des émissaires
sont venus trouver Jésus (7,1-10) ; et la résurrection – on devrait
plutôt dire la réanimation – du fils de la veuve de Naïn (7,11-17).
Miracle qui prend, certes, un sens prophétique, mais qui est aussi un
des rares à être attribué à la seule compassion de Jésus dont
s’émeuvent les «entrailles de miséricorde», selon l’expression de
l’Ancien Testament qualifiant l’amour de Dieu pour son peuple (7,13 ;
cf. par exemple Os 11,8-9).
Il ne semble plus possible de
tenir Jésus pour un simple thaumaturge et cependant sa façon d’agit,
déroutante pour un juif puisqu’il paraît agir avec la puissance de Dieu
alors même qu’il ne respecte pas toutes les prescriptions de la Loi de
Dieu, suscite plus d’interrogations qu’elle n’entraîne d’adhésions.
Deux illustrations en sont données.
L’interrogation vient
d’abord de Jean le Baptiste, celui-là même qui l’a, le premier, annoncé
et reconnu (7,18-23). La réponse – indirecte –à ses émissaires est
apportée par les signes messianiques accomplis par Jésus : il est bien
le messie qu’annonçaient les prophètes ; mais la béatitude finale
(«Heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi», 7,23) montre la
liberté qu’il entend conserver par rapport à des conceptions
messianiques figées, mettant l’accent sur le jugement plus que sur
l’œuvre de salut. Le témoignage appuyé que Jésus rend alors à Jean
(7,24-30) n’occulte pas le fait que «le plus petit dans le Royaume est
plus grand que lui» (7,28), c’est-à-dire que la prédication de Jean est
restée au seuil du Royaume.
L’interrogation au sujet de Jésus
est ensuite présentée comme étant globalement celle de toute sa
génération (7,31-35), mise en scène en une petite parabole sous les
traits de «gamins» qui ne savent pas ce qu’ils veulent et, refusant
toute attitude qui ne leur semble pas conforme à leur propre sagesse,
se mettent dans l’impossibilité de pénétrer la Sagesse de Dieu.
À
deux reprises déjà, il a été insinué que les pécheurs, se reconnaissant
davantage en manque de salut, se montraient, eux, capables de discerner
«le dessein de Dieu» et de reconnaître en Jésus le prophète attendu
(7,29.34). La dernière scène, propre à Luc et soigneusement traitée par
lui, celle de la pécheresse pardonnée (7,36-50), illustre le partage
qui s’opère entre le pécheur qui, dans la foi, voit en Jésus celui qui
apporte le pardon et le salut, et le pharisien qui, en raison même de
l’accueil fait par Jésus aux pécheurs, refuse de le tenir pour un
prophète.
La boucle est bouclée : le passage s’achève comme il
avait commencé par la question du pardon des péchés, posée là comme une
pierre d’achoppement. En ces trois chapitres, les positions des uns et
des autres se sont précisées et durcies ; l’enseignement de Jésus a
clairement mis en avant l’amour à la source des valeurs et des
conduites, en même temps que son identité messianique a été affirmée.
L’approfondissement de cette identité de messie, qui accomplit les
oracles prophétiques mais ne se montre pas exactement conforme à ce que
l’on attendait de lui, va être au centre des derniers épisodes du
ministère en Galilée.
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• Lc 5,17-26.
La guérison du paralytique
Luc
a déjà rapporté, aux chapitres 3 et 4, plusieurs scènes de guérison.
Mais celle du paralytique, qui est présentée ici, ne ressemble pas aux
précédentes : si Jésus affirme à nouveau son pouvoir thaumaturgique, il
y fait de la guérison physique le signe d’une guérison spirituelle. Et
ceci donne lieu à la première controverse avec les autorités
religieuses qui font ici leur entrée.
Verset 17. «ἐγένετο ἐν μιᾷ τῶν ἡμερῶν - Et il advint, un jour»
: Le moins qu’on puisse dire est que cette délimitation de temps et de
lieu manque de précision ! Luc suit en ce début du récit de la vie
publique de Jésus, les données de Marc et se soucie peu de l’itinéraire
de Jésus – contrairement à ce que l’on verra à partir du chapitre 9. Ce
qui lui importe est de souligner que la mission de Jésus se poursuit
sous son double aspect d’enseignement et de guérison.
«Φαρισαῖοι καὶ νομοδιδάσκαλοι - des Pharisiens et des docteurs de la Loi»
: Les Pharisiens forment, au sein du peuple juif, un groupe
particulièrement religieux, attaché au Temple et à l’observance
rigoureuse de la Loi. Contrairement aux Sadducéens, ils n’ont aucune
complaisance envers l’occupant romain et, d’une façon générale,
refusent toute compromission. Le nom qu’ils se donnent, פרושיםperoushim,
signifie «séparé». Malgré les controverses que rapportent les
Évangiles, Jésus, au début de sa prédication, a pu être pris pour l’un
d’entre eux. Quant au titre de docteur de la Loi, il renvoie non à un
parti, mais à une qualification : il désigne celui qui est versé dans
l’étude de l’Écriture et consulté pour son interprétation. En hébreu,
les docteurs de la Loi sont appelés tannaïm, littéralement «répétiteur», sans que cela ait aucun caractère péjoratif.
«ἐληλυθότες ἐκ πάσης κώμης τῆς Γαλιλαίας καὶ ᾿Ιουδαίας καὶ ᾿Ιερουσαλήμ - venus de tous les villages de Galilée, de Judée, et de Jérusalem»
: La précision n’est certes pas géographique : ces autorités
doctrinales viennent de partout ! Leur présence massive est d’autant
plus soulignée que c’est la première fois qu’ils apparaissent dans cet
Évangile (à l’exception des docteurs rencontrés par Jésus, enfant, dans
le Temple). Manière pour Luc d’attirer l’attention, par la qualité et
la quantité des auditeurs, sur l’importance de l’événement qui va se
produire et sur l’opposition radicale qui va se manifester.
«δύναμις Κυρίου - la puissance du Seigneur» : La puissance de Dieu que Jésus, en son humanité, possède en plénitude.
Verset 19. «μὴ εὑρόντες ποίας εἰσενέγκωσιν αὐτὸν διὰ τὸν ὄχλον - commeils ne savaient par où l'introduire à cause de la foule»
: Derrière l’aspect pittoresque du récit, plusieurs éléments importants
sont affirmés : l’enthousiasme populaire qui a déjà été souligné par
Luc (4,14;37;45; 5,1;15) ; et la foi dont font preuve ces
hommes.
«διὰ τῶν κεράμων καθῆκαν αὐτὸν σὺν τῷ κλινιδίῳ - et, à travers les tuiles, ils le descendirent avec sa civière»
: il est amusant de remarquer que Luc, écrivant pour une communauté
pagano-chrétienne, a remplacé la terrasse de torchis propre aux maisons
de Palestine dont parle Mc 2,4, par un toit de tuiles à la façon des
villas gréco-romaines. Mais il faut surtout noter la ténacité de ces
hommes qui allient l’ingéniosité à la confiance, la foi et les actes.
Verset 20. «ἰδὼν τὴν πίστιν αὐτῶν - Voyant leur foi»
: Jésus paraît souvent poser la foi comme la cause, ou du moins
l’occasion de la guérison : «Va, ta foi t’a sauvé». C’est dire que
l’Évangile rapporte les miracles non comme des gestes de miséricorde,
mais comme des signes qu’en Jésus le Royaume messianique est advenu.
Ils ne peuvent donc s’accomplir que si le suppliant, par son mouvement
de confiance et d’abandon, renonce à compter sur lui-même pour s’en
remettre à la parole de Celui en qui il met sa foi, manifestant ainsi
qu’il reconnaît la puissance de salut à l’œuvre en Jésus. Il est assez
rare (cf. cependant le centurion en Lc 7,9) que ce soit, comme ici, la
foi des accompagnateurs et non celle du malade, qui soit soulignée :
c’est une belle justification de la prière d’intercession.
«ἄνθρωπε, ἀφέωνταί σοι αἱ ἁμαρτίαι σου - Homme, tes péchés te sont remis.»
: Surprise ! Le signe donné n’est pas celui auquel on se serait
attendu. La grâce accordée est celle du pardon – guérison spirituelle
qui rétablit la relation abîmée entre l’homme et Dieu – et non la
guérison physique. On peut remarquer d’ailleurs que les porteurs
n’avaient formulé aucune demande explicite et qu’ils se montrent, par
la foi et l’humilité de leur démarche, prêts à accueillir cette grâce.
Les caractéristiques de la parole de Dieu, telles que les
définit l’Écriture sont ici bien présentes : cette Parole est efficace,
mais souvent déroutante pour l’homme. Cf. par exemple Is 55,8-11 : «Car
vos pensées ne sont pas mes pensées et vos voies ne sont pas mes voies…
Ainsi en est-il de la parole sortie de ma bouche, elle ne revient pas
vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé
l’objet de sa mission.»
Verset 21. «ἤρξαντο διαλογίζεσθαι οἱ γραμματεῖς καὶ οἱ Φαρισαῖοι λέγοντες· τίς ἐστιν οὗτος ὃς λαλεῖ βλασφημίας; Les scribes et les Pharisiens se mirent à penser : ‘Qui est-il celui-là, qui profère des blasphèmes ?’»
: L’affirmation de Jésus suscite la première controverse intervenant en
Lc. Les critiques des Pharisiens et des docteurs, bien que restant
implicites, portent sur deux points :
- Tout d’abord sur le fait que
Jésus, en pardonnant lui-même les péchés, s’affranchit du système
religieux existant. Dans la liturgie du Temple, en effet, il était
prévu des «sacrifices pour le péché» qui, à certaines conditions,
permettaient d’obtenir le pardon de ses fautes (Lv 4,1 - 5,17).
Jésus remet donc en cause le rôle du Temple et du sacerdoce. - En second
lieu, Jésus, en prononçant le pardon des péchés, s’attribue une
prérogative de Dieu (cf. par ex. Is 1,8) et se fait donc son égal – ce qui est
blasphématoire.
Verset 23. «τί ἐστιν εὐκοπώτερον - Quel est le plus facile»
: La «pensée» des Pharisiens, que Jésus met à jour, consiste évidemment
à affirmer qu’il est plus facile de remettre les péchés (puisqu’aucune
conséquence visible n’est attendue) que de remettre concrètement debout
un paralytique (ce que tout le monde peut constater). Le seul critère
qu’ils retiennent est donc celui de la vérification matérielle.
Verset 24. «ὁ Υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου - le Fils de l'homme»
: C’est la première fois que ce titre qu’aime utiliser Jésus apparaît
en Luc. L’origine de cette appellation est à chercher dans le livre de
Daniel : «Voici venant sur les nuées comme un Fils d’homme…» (Dn 7,13-14) : c’est donc d’abord une figure apocalyptique qui renvoie au
jugement final. Mais ce titre exprime aussi, comme ici, l’autorité
venant de Dieu dont Jésus dispose «sur la terre».
«ἵνα
δὲ εἰδῆτε ὅτι ἐξουσίαν ἔχει ὁ Υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου ἐπὶ τῆς
γῆς ἀφιέναι ἁμαρτίας - εἶπε τῷ παραλελυμένῳ· σοὶ λέγω,
ἔγειρε καὶ ἄρας τὸ κλινίδιόν σου πορεύου εἰς τὸν οἶκόν σου - Eh bien
! pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir sur la
terre de remettre les péchés, je te l'ordonne, dit-il au paralysé,
lève-toi» : Curieuse construction en ce verset 24, puisque le
début de la phrase s’adresse aux Pharisiens et la fin au paralytique.
Mais il est clair que Jésus fait du relèvement physique du paralytique
le signe de sa guérison spirituelle et le garant qu’elle est bien
réelle. Par cette guérison de tout l’homme, corps et cœur, il accomplit
bien la mission tracée par l’oracle d’Isaïe qu’il s’était attribué au
début de son ministère : «Il m’a envoyé annoncer aux captifs la
délivrance… proclamer une année de grâce du Seigneur» (Is 61,1-2,
cité en Lc 4,18-19). La portée christologique de cet épisode est donc
grande : Jésus est présenté comme le Messie attendu, qui accomplit les
oracles prophétiques, mais aussi comme celui qui met en œuvre la
puissance de Dieu.
Verset 25. «καὶ παραχρῆμα ἀναστὰς ἐνώπιον αὐτῶν - Et, à l'instant même, se levant devant eux»: La preuve immédiate de la guérison est le signe de l’efficacité de la
parole de Jésus. Comme «au commencement», Dieu crée (ici recrée un
homme nouveau) par sa parole (Gn 1,3;6;9…). Cette recréation est
aussi le rétablissement de la relation entre l’homme et Dieu, qui se
manifeste par son action de grâce.
Verset 26. «καὶ ἔκστασις ἔλαβεν ἅπαντας καὶ ἐδόξαζον τὸν Θεόν, καὶ ἐπλήσθησαν φόβου - Tous furent alors saisis de stupeur et ils glorifiaient Dieu. Ils furent remplis de crainte»
: La louange et l’action de grâce sont partagées par les spectateurs
auxquels Luc prête deux sentiments : la «stupeur», c’est-à-dire la
réaction humaine d’étonnement devant un prodige ; et la «crainte» qui
n’a rien à voir avec la peur, mais est un sentiment plus religieux
manifestant la reconnaissance de la grandeur de Dieu.
«σήμερον - aujourd'hui»
: Cet «aujourd’hui» fait écho à l’«aujourd’hui» de Jésus commentant,
dans la synagogue de Nazareth, le passage d’Isaïe («Aujourd'hui
s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Écriture», Lc 4,21) : tous
semblent prendre conscience que ce miracle signifie l’aujourd’hui du
salut de Dieu.
Un homme dont les forces intérieures sont
affaiblies pour tout bien, ne pouvons-nous pas le prendre comme le
paralytique de l'Évangile, en ouvrant le toit de l'Écriture pour le
descendre aux pieds du Sauveur ?
Vous le voyez bien, un tel homme est
un paralytique spirituel. Et je vois ce toit de l'Écriture, je sais que
le Seigneur est caché sous ce toit. Je vais faire donc, autant qu'il me
sera possible, ce que le Seigneur a approuvé chez ceux qui découvrirent
le toit de la maison et descendirent le paralytique à ses pieds.
Celui-ci lui dit en effet: «Mon fils, prends courage ! Tes péchés te
sont remis.» Et Jésus guérit cet homme de la paralysie intérieure: Il
lui remit ses péchés et il affermit sa foi.
Mais il y avait là des gens dont les
yeux ne pouvaient voir la guérison de la paralysie intérieure. Ils
prirent pour un blasphémateur le médecin qui l'avait opérée. «Quel est
donc cet homme, disent-ils, qui remet les péchés? Il blasphème. Quel
autre que Dieu peut remettre les péchés ?» Mais comme ce Médecin était
Dieu, il entendait ces pensées en leur cœur. Ils croyaient que c'était
vraiment une œuvre de Dieu, et ils ne voyaient pas Dieu qui était
présent devant eux. Alors ce Médecin agit aussi sur le corps du
paralytique pour guérir la paralysie intérieure de ceux qui tenaient ce
langage. Il opéra une œuvre qu'ils pussent voir et il leur donna la foi.
Courage donc, toi aussi dont le cœur
est faible, toi qui es paralysé et languissant jusqu'à être incapable
de tout bien face à ce qui se passe dans le monde ! Courage, toi qui es
intérieurement perdu ! Découvrons le toit des Écritures pour descendre
aux pieds du Seigneur.
Prière:
Seigneur, nous contemplons ton visage.
Tu t’avances au milieu des
hommes pour bénir, guérir, nourrir, appeler.
Tu es celui qui vient
accomplir toutes nos attentes ; pardonne-nous quand nous ne savons pas
te reconnaître à l’œuvre dans nos vies.
Tu es la Sagesse du Père qui
vient donner sens et joie à nos existences ; pardonne-nous quand,
malgré nous, nous te préférons la désespérance et la tristesse.
Tu
viens nous appeler au bonheur qui, déjà, se réalise en celui qui met sa
confiance en toi, béni sois-tu !
Toi le Sauveur du monde envoyé par le
Père par amour pour chacun de ces petits que nous sommes, béni sois-tu !
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• Lc 6,17;20-26.
À
ceux qui, dans la communauté des disciples, connaissent "maintenant"
des conditions de vie difficiles, Jésus dit solennellement: "Tenez bon!
Votre épreuve ne durera qu'un temps: demain vous entrerez dans le
Royaume!"
Et il ajoute: "Quant à vous, à qui maintenant tout semble sourire, qui êtes adulés par le monde, je vous plains: vous n'avez rien d'autre à attendre..."
Traduction et remarques :
Verset 17.
᾿καὶ
καταβὰς μετ᾿ αὐτῶν ἔστη ἐπὶ τόπου πεδινοῦ, καὶ ὄχλος μαθητῶν
αὐτοῦ, καὶ πλῆθος πολὺ τοῦ λαοῦ ἀπὸ πάσης τῆς ᾿Ιουδαίας
καὶ ᾿Ιερουσαλὴμ καὶ τῆς παραλίου Τύρου καὶ Σιδῶνος,
Étant
descendu avec eux, il s'arrêta sur un plateau où se trouvaient et une
foule de ses disciples, et une multitude de peuple de toute la Judée,
et de Jérusalem, et de la contrée maritime de Tyr et de Sidon. Ils
étaient venus pour l'entendre, et pour être guéris de leurs maladies.• καταβὰς [...] ἔστη ἐπὶ τόπου πεδινοῦ - Étant descendu [...] il s'arrêta sur un plateau: Le
mouvement est l'inverse de celui signalé par Matthieu ("il
monta").
Chez Luc, Jésus est tout d'abord monté sur la colline (v.12);
puis, lors de la descente, il s'arrête à mi-côte, "sur un plateau", un "replat" (à
peu près à l'extrémité de la flèche indiquant le Sermon dit "sur la
montagne" chez Matthieu); la traduction liturgique dit "dans la plaine", à tort d'après la topographie des lieux et le texte grec (littéralement: "sur un lieu aplati"; s'il s'agissait d'une "plaine", on aurait la préposition "ἐν", "dans"en français, "in" en anglais, et non la préposition "ἐπί", "sur" en français, "on" en anglais).
Matthieu, qui ne parle pas de la montée préalable, résume
de manière elliptique le déplacement de Jésus la seule montée, d'où le nom de "sermon sur la montagne".
• τῆς παραλίου Τύρου καὶ Σιδῶνος - de la contrée maritime de Tyr et de Sidon:
Deux ports phéniciens (Sidon ne figurait pas sur la carte; la ville est
en fait juste à la limite de celle-ci) - aujourd'hui libanais. La liste
des villes et régions de ce verset indique l'extension de la réputation de Jésus.
Voir aussi l'idée d'abondance de la foule, exprimée par les termes et leur accumulation:
- ὄχλος une foule;
- πλῆθος πολὺ une multitude;
- ἀπὸ πάσης [τῆς ᾿Ιουδαίας] de toute [la Judée];
- καὶ [ὄχλος] ... καὶ [πλῆθος] ... καὶ ᾿[Ιερουσαλὴμ] καὶ [τῆς παραλίου...] et [une foule] ... et [une multitude] ... et [de Jérusalem], et [de la contrée maritime...].
Verset 20.
Καὶ
αὐτὸς ἐπάρας τοὺς ὀφθαλμοὺς αὐτοῦ εἰς τοὺς μαθητὰς αὐτοῦ
ἔλεγε· μακάριοι οἱ πτωχοί, ὅτι ὑμετέρα ἐστὶν ἡ βασιλεία τοῦ
Θεοῦ.
Alors Jésus, levant les yeux sur ses disciples, dit: Heureux vous qui êtes pauvres, car le royaume de Dieu est à vous!
• μακάριοι - Heureux: Formule fréquente dans le Premier Testament (אשׁר
'esher), principalement dans les Psaumes (Ps 1,1 - voir ci-dessus; 2,12; 34,9; Pr 3,13; 16,20; 28,14 par ex.), qui décrit la situation de celui qui est approuvé par Dieu et reçoit sa bénédiction. Voir Mt 5,3.
• οἱ πτωχοί - vous qui êtes pauvres:Mt 5,3 précise "μακάριοι οἱ πτωχοὶ τῷ πνεύματι - Heureux les pauvres en ce qui concerne l'esprit", i.e.
ceux se reconnaissent spirituellement pauvres, et qui ont appris (en
particulier à l'épreuve) à dépendre totalement de Dieu et de sa grâce
(Voir So 3,12; Ps 34,11).
• ἡ βασιλεία τοῦ Θεοῦ - le royaume de Dieu: Luc (comme Matthieu) oppose les puissants (cf. infra,
v.24) aux faibles (qui sont en général "pauvres" dans tous les sens du
mot). Le royaume de Dieu ne respecte pas les hiérarchies sociales
injustes créées par l'homme (Lc 1,52-53).
Le renversement des situations sera net aux vv.24-26
Verset 21.
μακάριοι οἱ πεινῶντες νῦν, ὅτι χορτασθήσεσθε. μακάριοι οἱ κλαίοντες νῦν, ὅτι γελάσετε.
Heureux
vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés! Heureux vous
qui pleurez maintenant, car vous serez dans la joie!
• οἱ πεινῶντες νῦν - vous qui avez faim maintenant: Voir Ps 42,1-2; 63,2; Jr 15,16. Le Messie devait répondre à la faim et à la soif (voir Mt 5,6) de son peuple (Is 55,1); l'annonce du repas de fête (Is 25,6; 49,10; Lc 12,37; 13,29; 14,15-24) répond à ce thème de la faim.
• Cette
béatitude est très proche de la précédente: les pauvres et les affamés
(matériellement ou spirituellement) sont en général les mêmes personnes (voir par ex. Lc 1,53; Is 32,6-7).
• οἱ κλαίοντες νῦν - vous qui pleurez maintenant: Voir Mt 5,4. Ceux qui pleurent à cause de leur misère - spirituelle ou matérielle (voir Jl 1,13)
- et, plus largement,tous ceux qui souffrent à cause de la situation
misérable du peuple de Dieu et de son péché. Les prophètes avaient
annoncé que les temps messianiques apporteraient la consolation au
peuple (Is 31,1-3; mais aussi, par ex., Is 40,1; 49,13; 51,3;12; 52,9; 57,1; 66,13).
Verset 22.
μακάριοί
ἐστε, ὅταν μισήσωσιν ὑμᾶς οἱ ἄνθρωποι, καὶ ὅταν ἀφορίσωσιν
ὑμᾶς καὶ ὀνειδίσωσι καὶ ἐκβάλωσι τὸ ὄνομα ὑμῶν ὡς πονηρὸν
ἕνεκα τοῦ Υἱοῦ τοῦ ἀνθρώπου.
Heureux
serez-vous, lorsque les hommes vous haïront, lorsqu'on vous chassera,
vous outragera, et qu'on rejettera votre nom comme infâme, à cause du
Fils de l'homme!
• μισήσωσιν ὑμᾶς - vous haïront:Voir Mt 5,11.
Après le portrait général des membres du Royaume, Jésus s'adresse plus
directement à ses disciples, en butte à la persécution "des méchants,
des pécheurs, des moqueurs" du Ps 1,1 (voir ci-dessus et note).
• ἕνεκα τοῦ Υἱοῦ τοῦ ἀνθρώπου -à cause du Fils de l'homme: L'appartenance au Royaume dépend donc de l'attitude que l'on prend par rapport à Jésus (voir Mt 5,38-48; 10,23; 13,21; 23,34; 24,9; 1P 4,14).
Verset 23.
χάρητε
ἐν ἐκείνῃ τῇ ἡμέρᾳ καὶ σκιρτήσατε· ἰδοὺ γὰρ ὁ μισθὸς
ὑμῶν πολὺς ἐν τῷ οὐρανῷ· κατὰ τὰ αὐτὰ γὰρ ἐποίουν τοῖς
προφήταις οἱ πατέρες αὐτῶν.
Réjouissez-vous
en ce jour-là et tressaillez d'allégresse, parce que votre récompense
sera grande dans le ciel; car c'est ainsi que leurs pères traitaient
les prophètes.
• ὁ μισθὸς ὑμῶν πολὺς ἐν τῷ οὐρανῷ - votre récompense sera grande dans le ciel:Voir Mt 5,12;46; 6,1;2;5;16. Non la "récompense" d'hommes imbus de leurs propres mérites, mais d'hommes dont les béatitudes dressent le portrait: ceux qui attendent tout de Dieu. Car le Père donne ce qu'il ordonne, et couronne ce qu'il donne (voir 1Co 3,8;14-15).
Si l'espérance du Royaume est terrestre, la récompense est réservée "dans le ciel" (voir 1P 1,4).
• τοῖς προφήταις- les prophètes:Voir Mt 5,12. Jésus compare ses disciples aux prophètes du Premier Testament: comme ces derniers ont dû parler au nom du Père et ont été persécutés à cause de sa Parole, ils devront annoncer la Bonne Nouvelle du Fils et seront persécutés à cause de lui.
Verset 24.
Πλὴν οὐαὶ ὑμῖν τοῖς πλουσίοις, ὅτι ἀπέχετε τὴν παράκλησιν ὑμῶν.
Mais, malheur à vous, riches, car vous avez votre consolation!
• ὑμῖν τοῖς πλουσίοις- à vous, riches:Thème fréquent chez Luc (par ex. 1,53; 12,16-21; 16,1-12;19,35; 19,1-10);
chez lui, les richesses sont associées à l'injustice, car l'expérience
prouve qu'elles sont souvent le fruit de l'exploitation des faibles par
les puissants (1,53) et s'accompagnent de l'absence de générosité (16,1-10).
La parabole du gérant habile (16,1-12) prouve qu'elles peuvent pourtant être mises au service d'une autre réalité que l'injustice (v.9).
C'est ce qu'illustre l'exemple de Zachée (19,1-10).
Verset 25.
οὐαὶ ὑμῖν οἱ ἐμπεπλησμένοι, ὅτι πεινάσετε. οὐαί ὑμῖν οἱ γελῶντες νῦν, ὅτι πενθήσετε καὶ κλαύσετε.
Malheur
à vous qui êtes rassasiés, car vous aurez faim! Malheur à vous qui riez
maintenant, car vous serez dans le deuil et dans les larmes!
Verset 26.
οὐαὶ
ὑμῖν ὅταν καλῶς ὑμᾶς εἴπωσι πάντες οἱ ἄνθρωποι· κατὰ τὰ αὐτὰ
γὰρ ἐποίουν τοῖς ψευδοπροφήταις οἱ πατέρες αὐτῶν.
Malheur,
lorsque tous les hommes diront du bien de vous, car c'est ainsi
qu'agissaient leurs pères à l'égard des faux prophètes!
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Méditation
- Du Premier Testament:
- Dt 30,15;19c:
"Vois,
je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bien, la mort et le
mal.Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité."
- Pr 3,13;33:
"Heureux l'homme qui a trouvé la sagesse, Et l'homme qui possède
l'intelligence! La malédiction de l'Éternel est dans la maison du
méchant, Mais il bénit la demeure des justes."
- Ps 2,12: " Heureux tous ceux qui se confient en Lui!"
- Ps 84,6;13c:
" Heureux ceux qui placent en toi leur appui! Ils trouvent dans leur
coeur des chemins tout tracés. Heureux l'homme qui se confie en toi!"
- Du Nouveau Testament:
- Mt 13,16-17:
"Heureux
sont vos yeux, parce qu'ils voient, et vos oreilles, parce qu'elles
entendent! Je vous le dis en vérité, beaucoup de prophètes et de justes
ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu, entendre ce que
vous entendez, et ne l'ont pas entendu."
- Lc 11,28:
"Heureux ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent!"
- Jc 2,5;8;12-13:
"Écoutez, mes frères bien-aimés: Dieu n'a-t-il pas choisi les pauvres
aux yeux du monde, pour qu'ils soient riches en la foi, et héritiers du
royaume qu'il a promis à ceux qui l'aiment? Si vous accomplissez la loi
royale, selon l'Écriture: Tu aimeras ton prochain comme toi-même, vous
faites bien. Parlez et agissez comme devant être jugés par une loi de
liberté, car le jugement est sans miséricorde pour qui n'a pas fait
miséricorde. La miséricorde triomphe du jugement.."
- Jc 5,10-11:
"Prenez, mes frères, pour modèles de souffrance et de patience les
prophètes qui ont parlé au nom du Seigneur. Voici, nous disons
bienheureux ceux qui ont souffert patiemment. Vous avez entendu parler
de la patience de Job, et vous avez vu la fin que le Seigneur lui
accorda, car le Seigneur est plein de miséricorde et de compassion."
- Commentaire patristique:
Origène - Commentaire de la Lettre aux Romains, 7, 11. Si la tribulation nous vient, nous disons à Dieu: "Dans la tribulation, tu m'as mis au large" (Ps 4,2).
Si c'est l'angoisse du monde, elle qui provient des besoins du corps,
nous chercherons la largeur de la sagesse et de la science de Dieu,
dans laquelle le monde ne peut pas se trouver à l'étroit. Je viendrai
aux plaines immenses des Écritures divines, je chercherai
l'intelligence spirituelle de la parole de Dieu, et nulle angoisse ne
me pressera plus. Par les larges espaces de l'intelligence mystique et
spirituelle , je me lancerai au galop. Si je souffre de la persécution,
et si je confesse mon Christ devant les hommes, je suis assuré qu'il me
confessera aussi devant son Père qui est au ciel (Mt 10,32).
- D'un théologien moderne:
Paul VI, pape de 1963-1978 - Exhortation apostolique sur la joie chrétienne « Gaudete in Domino »
(1975)
« Heureux vous les pauvres ; le Royaume de Dieu est à vous »
La joie de
demeurer dans l'amour de Dieu commence dès ici-bas. C'est celle du
Royaume de Dieu. Mais elle est accordée sur un chemin escarpé, qui
demande une confiance totale dans le Père et le Fils, et une préférence
donnée au Royaume. Le message de Jésus promet avant tout la joie, cette
joie exigeante ; ne s'ouvre-t-il pas par les béatitudes ? « Heureux,
vous les pauvres, car le Royaume des cieux est à vous. Heureux vous qui
avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux vous qui
pleurez maintenant, car vous rirez ».
Mystérieusement, le Christ lui-même, pour déraciner du coeur de
l'homme le péché de suffisance et manifester au Père une obéissance
filiale sans partage, accepte de mourir de la main des impies, de
mourir sur une croix. Mais...désormais Jésus est pour toujours vivant
dans la gloire du Père, et c'est pourquoi les disciples furent établis
dans une joie indéracinable en voyant le Seigneur le soir de Pâques (Lc
24,41).
Il reste que, ici-bas, la joie du Royaume réalisé ne peut jaillir
que de la célébration conjointe de la mort et de la résurrection du
Seigneur. C'est le paradoxe de la condition chrétienne qui éclaire
singulièrement celui de la condition humaine : ni l'épreuve, ni la
souffrance ne sont éliminées de ce monde, mais elles prennent un sens
nouveau dans la certitude de participer à la rédemption opérée par le
Seigneur et de partager sa gloire. C'est pourquoi le chrétien, soumis
aux difficultés de l'existence commune, n'est cependant pas réduit à
chercher son chemin comme à tâtons, ni à voir dans la mort la fin de
ses espérances. Comme l'annonçait en effet le prophète : « Le peuple
qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, sur les
habitants du sombre pays une lumière a resplendi. Tu as multiplié leur
allégresse, tu as fait éclater leur joie » (Is 9,1-2).
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• Lc 7,36- 8, 3.
Simon
le pharisien, le "pur", est scandalisé par l'audace de la pécheresse,
et plus encore par le comportement de Jésus: "S'il était prophète,
supporterait-il les agissements d'une telle femme?"
Jésus,
qui lit dans les cœurs, voit ce qu'elle exprime par cet hommage
insolite: elle pressent que Jésus est le Messie de Dieu venu pour le
pardon des péchés, que l'ère de grâce est arrivée pour elle aussi.
Son amour et son humilité l'ont mise sur le chemin de la miséricorde divine: "Ta foi t'a sauvée, va en paix!"
Une telle remise de ses fautes, de ses nombreux péchés, suscite en elle une immense reconnaissance.
Luc
note que d'autres femmes ont exprimé leur gratitude en se mettant au
service de Jésus, et, plus tard, des prédicateurs de la Bonne Nouvelle
du salut offert à tous.
Sur ce texte:
• Sur Lc 7,1-50:
Jésus vient d'inviter (chap.6) ses auditeurs à faire du bien à tous (même à leurs ennemis).
- Il agit donc conformément à son enseignement en guérissant l'esclave d'un officier romain (7,1-10).
Ce miracle peut être comparé à la guérison de Naâman (2R 5,1-19)
qui était, lui aussi, officier d'une armée étrangère, qui avait,
également, bonne réputation; la demande de guérison avait, aussi, été
faite indirectement (par une petite fille), et la guérison s'était
également opérée à distance.
- Il rencontre ensuite une femme, qui, veuve, fait partie de ces "pauvres" (6,20) à qui il est venu annoncer une bonne nouvelle, dont il ressuscite le fils unique (7,11-17; voir 4,18).
Ce miracle peut être comparé à la guérison du fils de la veuve de Sarepta par Élie (1R 17,8-24): Jésus comme
Élie rencontre "à la porte de la ville" une "veuve" dont "le fils
unique" est mort; après avoir été ramené à la vie, le fils est "rendu à
sa mère" (dont il est le seul soutien non seulement matériel mais
social). Mais, contrairement à Élie , Jésus ramène à la vie par une
simple parole.
-
Aux questions des disciples du Baptiste (vv.18-23), Jésus peut donc
répondre "les morts ressuscitent". Puis il affirme la grandeur de Jean
le prophète, et son rôle charnière dans l'histoire du salut (vv.24-28).
Il a été reconnu comme tel par les humbles et les pécheurs, mais rejeté
par les autorités religieuses. De même, le Fils de l'homme est rejeté,
et l'incohérence des opposants est ainsi mise au grand jour (vv.29-35)
La structure du passage permet de mettre en parallèle
1.ceux "qui ont écouté le message de Jean" (v.29) et ceux qui "reçoivent la sagesse de Dieu" (v.35);
2.les "pharisiens et
les enseignants qui ont refusé d'écouter Jean" (v.30) et "les gens de
notre temps" qui rejettent Jean et Jésus (vv.31-34).
- Alors que les
reproches faits à Jésus viennent d'être mentionnés ("il fait bonne
chère"; "il est l'ami des pécheurs", v.34), on le trouve précisément à
table, et avec une pécheresse à ses pieds (vv.36-50)!
L'affirmation des vv.29-30 se vérifie donc une nouvelle fois: la prostituée perçoit mieux l'identité de Jésus que le pharisien.
Le récit lucanien
montre d'ailleurs à plusieurs reprises que ce ne sont pas forcément
ceux que l'on aurait imaginé qui comprennent le mieux cette identité:
en 7,1-10, c'est un officier païen; ici, en 7,36-50, une "femme pécheresse"; en 17,11-16, un Samaritain; en 18,35-38, un mendiant aveugle.
• Sur Lc 8,1-3:
Dans l'ouverture de cette nouvelle section (chap.8), on voit Jésus, entouré des Douze et de femmes qui soutiennent financièrement son ministère, repartir en tournée missionnaire.
Traduction et notes:
CHAPITRE 7.
Verset 36.
᾿Ηρώτα δέ τις αὐτὸν τῶν Φαρισαίων ἵνα φάγῃ μετ᾿ αὐτοῦ· καὶ εἰσελθὼν εἰς τὸν οἶκον τοῦ Φαρισαίου ἀνεκλίθη.
Un pharisien pria Jésus de manger avec lui. Jésus entra dans la maison du pharisien, et se mit à table.
• τις τῶν Φαρισαίων [...] τοῦ Φαρισαίου - un parmi les pharisiens [...] du pharisien: Les pharisiens étaient
particulièrement attachés à l'étude et à la mise en pratique de la Loi
mosaïque et de la Tradition (voir, par ex. Mt 15,2); cette
dernière, transmise oralement de génération en génération, contenait
des règles d'origine biblique (précisant, adaptant ou interprétant la
Loi), ou non-biblique. L'intention était de construire une sorte de
"haie" autour de la Loi, de manière à empêcher, de la part du Juif
malintentionné ou simplement inattentif de commettre toute transgression. Ces règles, qui seront mises par écrit autour de 200 de notre ère (la Mishna, voir en cliquant ici), traitent notamment et de façon très détaillée des questions de pureté rituelle; elles sont à l'origine du Talmud. • Ηρώτα δέ τις αὐτὸν τῶν Φαρισαίων ἵνα φάγῃ μετ᾿ αὐτοῦ - Un pharisien pria Jésus de manger avec lui: Luc mentionne plusieurs occasions où Jésus est invité à manger chez des pharisiens (ainsi, 11,37; 14,1).
Verset 37.
καὶ
ἰδοὺ γυνὴ ἐν τῇ πόλει ἥτις ἦν ἁμαρτωλός, καὶ ἐπιγνοῦσα ὅτι
ἀνάκειται ἐν τῇ οἰκίᾳ τοῦ Φαρισαίου, κομίσασα ἀλάβαστρον
μύρου
Et
voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su
qu'il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase
d'albâtre plein de parfum,
• γυνὴ ἥτις ἦν ἁμαρτωλός - une femme pécheresse: Probablement
une prostituée. Étant donné le souci de pureté qu'avaient les
pharisiens, on peut supposer que cette femme n'était pas la bienvenue
dans la maison de Simon - à plus forte raison lors d'un repas, puisque,
en mangeant en présence de personnes en état d'impureté rituelle, on se
mettait soi-même
dans ce même état d'impureté (voir la page sur les lois alimentaires).
• ἀλάβαστρον- un vase d'albâtre: L'albâtre
est une pierre blanchâtre (d'ou son nom), translucide, relativement
précieuse et délicate, dans laquelle on taillait précisément les vases
à parfums.
Le Christ chez Simon - Dieric Bouts l'Ancien - vers 1440 - Staatliche Museen, Berlin.
Dans
une pièce étroite et voûtée, à la gauche de laquelle une terrasse
permet une échappée sur un paysage, Simon le pharisien est assis à sa
table, dressée pour le repas. A sa droite, son hôte de marque, Jésus,
aux pieds duquel la pécheresse est prostrée, les oignant de ses larmes
de repentir et du parfum (le "flacon d'albâtre" est représenté au
premier plan) et les essuyant de ses cheveux. Jésus la bénit de la main
droite.
Simon,
qui est le seul à être chaussé, et Pierre observent la scène avec
étonnement et réprobation. Le jeune Jean, en bout de table, semble
vouloir attirer l'attention du commanditaire du tableau, vêtu de
l'habit dominicain; cependant ce dernier, agenouillé, les mains
jointes, en prière, paraît ne pas oser regarder la scène.
La table porte des poissons, du pain et du vin - tous symboles chrétiens, les deux derniers annonçant l'Eucharistie.
Le
décor comme les vêtements sont plus proches de ceux de l'époque du
tableau qu'"historiques"; en particulier, on ne prenait pas les repas
assis, autour d'une table "dressée" (d'où l'emploi de ce terme) comme
ici sur des tréteaux, mais - à la façon romaine - on était allongé sur
des banquettes fixes (en pierre), couvertes de tapis et de coussins; la
tête appuyée sur une main, on se tenait accoudé, perpendiculairement à
la table, les pieds à l'extérieur du cercle; d'où l'expression (v.38)
elle se tenait "derrière Jésus, à ses pieds".
Verset 38.
καὶ
στᾶσα ὀπίσω παρὰ τοὺς πόδας αὐτοῦ κλαίουσα, ἤρξατο βρέχειν
τοὺς πόδας αὐτοῦ τοῖς δάκρυσι καὶ ταῖς θριξὶ τῆς κεφαλῆς
αὐτῆς ἐξέμασσε, καὶ κατεφίλει τοὺς πόδας αὐτοῦ καὶ ἤλειφε
τῷ μύρῳ.
et
se tint derrière Jésus, à ses pieds. Elle pleurait; et bientôt elle lui
mouilla les pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux, les
baisa, et les oignit de parfum.
Verset 39.
᾿ἰδὼν
δὲ ὁ Φαρισαῖος ὁ καλέσας αὐτὸν εἶπεν ἐν ἑαυτῷ λέγων· οὗτος
εἰ ἦν προφήτης, ἐγίνωσκεν ἂν τίς καὶ ποταπὴ ἡ γυνὴ ἥτις
ἅπτεται αὐτοῦ, ὅτι ἁμαρτωλός ἐστι.
Le
pharisien qui l'avait invité, voyant cela, dit en lui-même: Si cet
homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la
femme qui le touche, il connaîtrait que c'est une pécheresse.
• οὗτος εἰ ἦν προφήτης- Si cet homme était prophète:
Pour Simon, il est impensable qu'un homme de Dieu (or il avait
certainement invité Jésus à manger chez lui parce qu'il en avait
entendu parler comme d'un "rabbi" éminent - son étonnement et sa
déception n'en sont que plus grands, il n'en est que plus choqué!)
s'associe de quelque façon avec des pécheurs. Il en déduit que Jésus
n'a pas le discernement que devrait avoir un "prophète". Mais
l'"analyse" de Simon va être contredite par le connaissance que Jésus a
de ses pensées ("Jésus lui répondit", v.40, alors que Simon n'a pas
parlé).
Verset 40.
᾿καὶ ἀποκριθεὶς ὁ ᾿Ιησοῦς εἶπε πρὸς αὐτόν· Σίμων, ἔχω σοί τι εἰπεῖν. ὁ δέ φησι· διδάσκαλε, εἰπέ.
Jésus répondit, en lui disant: Simon, j'ai quelque chose à te dire. - Dis, maître, répondit-il.
Verset 41.
᾿δύο χρεοφειλέται ἦσαν δανιστῇ τινι· ὁ εἷς ὤφειλε δηνάρια πεντακόσια, ὁ δὲ ἕτερος πεντήκοντα.
Un créancier avait deux débiteurs: l'un devait cinq cents deniers, et l'autre cinquante.
• δηνάρια - deniers: Le denier est une monnaie romaine d'argent; il représentait à peu près le salaire journalier d'un ouvrier agricole.
Verset 42.
μὴ ἐχόντων δὲ αὐτῶν ἀποδοῦναι, ἀμφοτέροις ἐχαρίσατο. τίς οὖν αὐτῶν, εἰπέ, πλεῖον ἀγαπήσει;
Comme ils n'avaient pas de quoi payer, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel l'aimera le plus?
• ἀγαπήσει- l'aimera:
Jésus considère l'acte de cette femme comme l'expression d'amour d'une
personne qui sait que sa dette va lui être remise; contrairement aux
débiteurs, elle montre son amour avant que sa dette lui soit remise, elle a foi, confiance, en Jésus.
La remise des dettes est ici la métaphore du pardon des péchés.
Verset 43.
ἀποκριθεὶς δὲ ὁ Σίμων εἶπεν· ὑπολαμβάνω ὅτι ᾧ τὸ πλεῖον ἐχαρίσατο. ὁ δὲ εἶπεν αὐτῷ· ὀρθῶς ἔκρινας.
Simon répondit: Celui, je pense, auquel il a le plus remis. Jésus lui dit: Tu as bien jugé.
Verset 44.
καὶ
στραφεὶς πρὸς τὴν γυναῖκα τῷ Σίμωνι ἔφη· βλέπεις ταύτην τὴν
γυναῖκα; εἰσῆλθόν σου εἰς τὴν οἰκίαν, ὕδωρ ἐπὶ τοὺς πόδας
μου οὐκ ἔδωκας· αὕτη δὲ τοῖς δάκρυσιν ἔβρεξέ μου τοὺς πόδας καὶ
ταῖς θριξὶ τῆς κεφαλής αὐτῆς ἐξέμαξε.
Puis,
se tournant vers la femme, il dit à Simon: Vois-tu cette femme? Je suis
entré dans ta maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour laver mes
pieds; mais elle, elle les a mouillés de ses larmes, et les a essuyés
avec ses cheveux.
• ἐπὶ τοὺς πόδας μου- pour laver mes pieds: Les règles de l'hospitalité auraient dû inciter Simon à
-
donner de l'eau à son hôte, pour qu'il se délasse les pieds et le lave
de la poussière des chemins, ou les lui faire laver par un esclave;
- l'embrasser;
- lui verser de l'huile parfumée sur la tête.
Or la femme "pécheresse" fait beaucoup plus:
- elle lave elle-même les pieds de Jésus avec ses larmes et ses cheveux;
- elle embrasse les pieds de Jésus,
- et elle y verse du parfum pur.
Verset 45.
φίλημά μοι οὐκ ἔδωκας· αὕτη δὲ ἀφ᾿ ἧς εἰσῆλθον οὐ διέλιπε καταφιλοῦσα μου τοὺς πόδας.
Tu ne m'as point donné de baiser; mais elle, depuis que je suis entré, elle n'a point cessé de me baiser les pieds.
Verset 46.
ἐλαίῳ τὴν κεφαλήν μου οὐκ ἤλειψας· αὕτη δὲ μύρῳ ἤλειψέ μου τοὺς πόδας.
Tu n'as point versé d'huile sur ma tête; mais elle, elle a versé du parfum sur mes pieds.
Verset 47.
οὗ
χάριν λέγω σοι, ἀφέωνται αἱ ἁμαρτίαι αὐτῆς αἱ πολλαί, ὅτι
ἠγάπησε πολύ· ᾧ δὲ ὀλίγον ἀφίεται, ὀλίγον ἀγαπᾷ.
C'est
pourquoi, je te le dis, ses nombreux péchés ont été pardonnés: parce
qu'elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on pardonne peu aime peu.
• ὅτι ἠγάπησε πολύ- parce qu'elle a beaucoup aimé:
Chez la femme l'amour est premier (peut-être avait-elle entendu Jésus
prêcher le pardon), mais reflète néanmoins l'ampleur du pardon reçu;
chez celui à qui il y a peu à pardonner, l'amour est moindre, et
postérieur au pardon.
• ἀφέωνται αἱ ἁμαρτίαι αὐτῆς- ses péchés ont été pardonnés: Le pardon des péchés faisait partie des bénédictions associées à la nouvelle Alliance annoncée (par ex. Is 43,25-44,3; 53,5-6...; Jr 31,31-34...; Ez 36,25-27;33...).
En accordant le pardon, Jésus n'apporte donc pas seulement une réponse
au problème individuel du pécheur, mais il pose un signe de
l'irruption, en sa personne, du Royaume attendu.
Verset 48.
εἶπε δὲ αὐτῇ· ἀφέωνταί σου αἱ ἁμαρτίαι.
Et il dit à la femme: Tes péchés sont pardonnés.
• ἀφέωνταί σου αἱ ἁμαρτίαι- Tes péchés sont pardonnés: Jésus réaffirme le pardon accordé à la femme, sans doute à l'intention des "autres invités".
Verset 49.
καὶ ἤρξαντο οἱ συνανακείμενοι λέγειν ἐν ἑαυτοῖς· τίς οὗτός ἐστιν ὃς καὶ ἁμαρτίας ἀφίησιν;
Ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes: Qui est celui-ci, qui pardonne même les péchés?
• τίς οὗτός ἐστιν;- Qui est celui-ci?: Voir 5,21 et Mt 9,3.
En hébreu, le verbe "סלחsâlakh", "pardonner" est réservé à YHWH (par ex. en Dt 29,19)
car lui seul peut pardonner le péché qui sépare l'homme de son
Créateur. Lorsque le PT parle de "pardon" entre hommes, il emploie
d'autres verbes ("עבר‛âbar", "passer sur", par ex. en Pr 19,11; "כּסהkâsâh", "couvrir", par ex. en Pr 10,12; "נשׂא nâśâ' ou נסהnâsâh", "ôter", par ex. en Gn 50,17). On comprend donc que, lorsque Jésus dit que par lui les péchés sont "pardonnés", cela choque les Juifs croyants: il "blasphème" (Mt 9,3)!
Verset 50.
εἶπε δὲ πρὸς τὴν γυναῖκα· ἡ πίστις σου σέσωκέ σε· πορεύου εἰς εἰρήνην.
Mais Jésus dit à la femme: Ta foi t'a sauvée, va en paix.
CHAPITRE 8.
Verset 1.
Καὶ
ἐγένετο ἐν τῷ καθεξῆς καὶ αὐτὸς διώδευεν κατὰ πόλιν καὶ
κώμην κηρύσσων καὶ εὐαγγελιζόμενος τὴν βασιλείαν τοῦ Θεοῦ,
καὶ οἱ δώδεκα σὺν αὐτῷ,
Ensuite,
Jésus allait de ville en ville et de village en village, prêchant et
annonçant la bonne nouvelle du royaume de Dieu. Les Douze étaient avec
lui
• οἱ δώδεκα- Les Douze: Ils ont été choisis en 6,13-16; ils sont avec lui au chap.8, l'observant et apprenant; ils seront envoyés en mission au chap.9.
Verset 2.
καὶ
γυναῖκές τινες αἳ ἦσαν τεθεραπευμέναι ἀπὸ πνευμάτων πονηρῶν καὶ
ἀσθενειῶν, Μαρία ἡ καλουμένη Μαγδαληνή, ἀφ᾿ ἧς δαιμόνια ἑπτὰ
ἐξεληλύθει,
et
quelques femmes qui avaient été guéries d'esprits malins et de
maladies: Marie, dite de Magdala, de laquelle étaient sortis sept
démons,
• γυναῖκές τινες- quelques femmes:
Dans le contexte du monde antique, la présence de femmes au sein du
groupe de disciples accompagnant un enseignant itinérant est
exceptionnelle.
Luc donne dans son récit, plus que les autres évangélistes, une place importante aux enfants, aux femmes et aux "impurs".
Pour ce qui est des femmes,
- Elisabeth et Marie jouent un rôle essentiel dans les récits de l'enfance de Jésus et de Jean le Baptiste;
-
seul Luc mentionne ici la présence de ces "quelques femmes", et le rôle
qu'elles tiennent dans le soutien financier dont Jésus a bénéficié;
- la section sur Marthe et Marie en 10,38-40 lui est propre,
- de même que celle sur le fils de la veuve de Naïn en 7,11-12,
- celle sur la femme infirme en 13,11-13,
- celle sur la "femme pécheresse" au chap. précédent (voir ci-dessus).
Jésus
mentionne ainsi chez Luc dix femmes absentes des autres évangiles, et
trois autres femmes interviennent dans ses paraboles. Une telle liberté
avec les femmes (et, dans le passage précédent et ici - voir plus bas -
avec des femmes d'origine peut-être non-juive, ou "mal juive"), de la
part de Jésus, ne pouvait que choquer, en particulier les pharisiens.
• Μαρία ἡ καλουμένη Μαγδαληνή- Marie, dite de Magdala:
- Faut-il rappeler que nos prénoms "Magdalena", "Magdelene", "Madeleine" ne sont en fait que la transcription dans nos langues occidentales modernes de l'adjectif "Μαγδαληνή Magdalēnē"?
- Cet adjectif féminin, comme le dit la traduction, signifie bien "de Μαγδαλά Magdala";
Magdala était une cité située sur la rive ouest de la mer de Galilée
(lac de Tibériade), à env. 5km au nord de Tibériade. C'est l'une des
rares cités de Palestine qui, dès l'origine, ait eu un nom sémitique
(Magdala) et un nom grec (Taricheae - attesté chez Flavius Josèphe,
Strabon, Pline, Suétone). Cicéron et Flavius Josèphe attestent sa
prospérité dès le Ier s. av. J.C. - ce qui explique son double toponyme
- due à son emplacement privilégié (la route venant d'Akko/Ptolémaïs y
croisait celle de la vallée du Jourdain) à son rôle de centre de pêche,
de traitement et de commerce du poisson ("Taricheae" vient de "ταριχος tarichos" qui désigne en grec le poisson séché ou salé; et "Magadala" est l'abréviation de "מגדּלmigdâl", qui désigne une tour et de l'araméen "nunaya",
"des pêcheurs"); une grande partie de la fertile plaine de Gennésaret,
au nord, appartenait aussi à Magdala et approvisionnait la ville en
céréale, en huile, en fruits et en légumes. Dès
ses origines, la ville fut influencée par la culture
hellénistico-romaine (Josèphe y signale un hippodrome), et sa
population mêlait Juifs et non-Juifs.
-
En précisant que cette "Marie" est originaire de Magdala, Luc la
distingue des autres "Marie" de son récit; la mention des "démons" (qui
de nos jours correspondrait assez bien à un syndrome de type
maniaco-dépressif) n'en fait absolument pas une femme amorale, et rien
ne permet de l'identifier à la "femme pécheresse" du chap. précédent,
comme beaucoup l'ont fait (l'expression "pleurer comme une Madeleine"
met en rapport les pleurs versés par la pécheresse et Marie de
Magdala!); non plus d'ailleurs qu'avec la "Marie" de Béthanie (Jn 11,2).
En
revanche, la mention de la ville dont elle est originaire, parce que de
population très "mêlée", peut avoir eu une connotation quelque peu
sulfureuse: Marie vient d'une ville où même les Juifs ne sont pas rituellement "purs" aux yeux des pharisiens.
Verset 3.
καὶ
᾿Ιωάννα γυνὴ Χουζᾶ ἐπιτρόπου ῾Ηρῴδου, καὶ Σουσάννα καὶ ἕτεραι
πολλαί, αἵτινες διηκόνουν αὐτῷ ἀπὸ τῶν ὑπαρχόντων αὐταῖς.
Jeanne, femme de Chuza, intendant d'Hérode, Suzanne, et plusieurs autres, qui l'assistaient de leurs biens.
• Χουζᾶ ἐπιτρόπου ῾Ηρῴδου- femme de Chuza, intendant d'Hérode:
- Le nom de "Χουζᾶς Chouzas" est d'origine incertaine.
- En outre, ce Chuza est intendant (ou "administrateur") d'Hérode; il occupe donc un poste très important auprès d'un personnage, Hérode Antipas (voir 3,1 et note à cette page)
peu apprécié par les Juifs (comme tous les souverains de sa dynastie,
il a été mis en place par les Romains; c'est lui qui a fait exécuter
Jean Baptiste). - Donc sa femme peut elle aussi être assez mal vue des Juifs "pieux": on
ne connaît pas son origine ni celle de son mari; et, même s'ils sont
juifs, ils ne sont pas rituellement "purs" puisqu'ils sont "compromis"
avec Hérode.
Quant
à "Suzanne" et aux "autres", on ne sait rien d'elles... sinon que le
Rabbi Jésus accepte d'être financé par ces femmes (!) dont certaines au
moins sont rituellement "impures" (!)...
Méditation:
« Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de
médecin, mais les malades. » (Mt 9,12) Montre donc au médecin ta
blessure, de façon à pouvoir être guéri. Même si tu ne la montres pas,
il la connaît, mais il exige de toi que tu lui fasses entendre ta voix.
Nettoie tes plaies avec tes larmes. C'est ainsi que cette femme dont
parle l'Évangile s'est débarrassée de son péché et de la mauvaise odeur
de son égarement ; c'est ainsi qu'elle s'est purifiée de sa faute, en
lavant les pieds de Jésus avec ses larmes.
Puisses-tu me réserver à moi aussi, Jésus, le soin de laver tes
pieds, que tu as salis tandis que tu marchais en moi !... Mais où
trouverai-je l'eau vive avec laquelle je pourrai laver tes pieds ? Si
je n'ai pas d'eau, j'ai mes larmes. Fais qu'en lavant tes pieds avec
elles, je puisse me purifier moi-même ! Comment faire en sorte que tu
dises de moi : « Ses nombreux péchés lui sont remis, parce qu'il a
beaucoup aimé » ? J'avoue que ma dette est considérable et qu'il m'a
été « remis davantage », à moi qui ai été arraché au bruit des
querelles de la place publique et aux responsabilités du gouvernement
pour être appelé au sacerdoce. Je crains, par conséquent, d'être
considéré comme un ingrat si j'aime moins, alors qu'il m'a été remis
davantage.
Je ne peux pas comparer à n'importe qui cette femme qui, a juste
titre, a été préférée au pharisien Simon qui recevait le Seigneur à
déjeuner. Cependant, à tous ceux qui veulent mériter le pardon, elle
dispense un enseignement en baisant les pieds du Christ, en les lavant
avec ses larmes, en les essuyant avec ses cheveux, en les oignant avec
du parfum... Si nous ne pouvons pas l'égaler, le Seigneur Jésus sait
venir en aide aux faibles. Là où il n'y a personne qui sache préparer
un repas, amener du parfum, apporter avec soi une fontaine d'eau vive
(Jn 4,10), il vient lui-même.
___________________________________________________________________________
• Lc 8,1 - 9,50
Le
récit du ministère de Jésus en Galilée (5,17 - 7,50) permettait,
au fil des controverses et des actes de puissance, de révéler peu à peu
qui était cet homme allant jusqu’à pardonner les péchés (Lc 5,21;
7,49). La fin du ministère galiléen que nous abordons ici se
focalise plutôt sur la figure du disciple. Luc a déjà relaté l’appel
des premiers disciples, le choix des Douze ; en ces chapitres 8 et 9,
il montre comment ceux-ci se trouvent concrètement associés à la
mission de Jésus.
Le chapitre 8 s’ouvre par un
bref «sommaire» (8,1-3), c’est-à-dire un résumé de l’activité de Jésus,
qui insiste moins sur cette activité elle-même que sur ceux qui en sont
témoins: les Douze, bien évidemment, mais aussi – et cette précision
est propre à Luc – des femmes qui se voient ici quasiment mises sur le
même plan.
La suite du chapitre va tourner autour de la question
de la foi traitée successivement à partir de paraboles et de récits de
miracles.
La première partie parabolique met l’accent sur la
qualité propre du disciple, qui est l’écoute de la Parole de Dieu. La
parabole du semeur (8, 4-8) est reprise de Mc 4, mais, comme
l’explication qui suit (8,9-15), ici réservée aux seuls disciples (cf.
8,9) ; elle laisse le personnage du semeur au second plan pour se
concentrer sur les différents types d’écoute des uns et des autres :
des groupes d’auditeurs divers sont caractérisés, qui accueillent ou
non la Bonne Nouvelle, la laissent ou non transformer leur vie. Le
dernier groupe dessine le portrait du disciple qui joint à l’écoute la
fidélité et la mise en œuvre de la Parole.
Trois petites
paraboles (8,16-18) illustrent cette fructification de la Parole dans
la vie et les actions du disciple qui a à la divulguer (la lampe sur le
lampadaire: 8,16 ; le dévoilement de ce qui est caché: 8,17) et à
progresser lui-même sans cesse dans sa compréhension («celui qui a
recevra encore»: 8,18). Enfin, l’exemple de la famille de Jésus
(8,19-21) – qui n’est pas rapporté ici, contrairement à Mc 3,31-35,
de façon polémique – montre que c’est bien l’accueil de la Parole de
Jésus qui intègre dans le cercle de ses disciples.
La seconde
partie de ce chapitre (8,22-56) pose la question de la foi d’une autre
manière, à partir du récit de miracles qui, en une progression bien
maîtrisée, sauvent d’abord d’un danger extérieur (la tempête apaisée:
8,22-25), puis des puissances démoniaques (le possédé gérasénien:
8,24-39), de la maladie (la femme hémoroïsse: 8,43-48) et finalement
de la mort (la résurrection de la fille de Jaïre : 8,40-42;49-56).
Mais, à travers ces récits, il s’agit moins de mettre à l’épreuve la
foi des disciples que de l’éduquer et de la former.
La tempête
apaisée, telle que la relate Luc (8,22-25) met moins l’accent sur la
puissance d’exorcisme de Jésus (comparer avec Mc 4,39) que sur sa
présence efficace et la protection qu’il apporte aux disciples, même
lorsqu’il est – ou semble être – endormi. Leçon que Luc destine
certainement à sa communauté. Le second miracle, opéré lors d’une
incursion en territoire païen (8, 26-39), a pour résultat de détruire
le mal, ou plutôt de provoquer son autodestruction puisque les démons
vont dans les porcs – animaux impurs – qui s’étouffent dans la mer –
lieu traditionnel d’habitation des puissances démoniaques ; il a aussi
pour conséquence de former un disciple puisque l’homme guéri est trouvé
«assis aux pieds» de Jésus, dans la position même du disciple (8,35),
et envoyé évangéliser les siens (8,39).
Les deux derniers
miracles – dont les récits sont imbriqués (8,40-56) – mettent en scène
deux femmes liées par une indication temporelle : l’une est âgée de
douze ans et l’autre, malade depuis douze ans (8,42-43). Mais ils
montrent aussi comment peu à peu se fonde la foi des disciples : Pierre
va être amené à se situer sur un plan autre que matériel (cf. sa
réponse en 8,45) et à reconnaître que la force de Dieu habite en Jésus
; il va être, avec Jean et Jacques (8,51), le témoin privilégié de la
résurrection de la fillette qui, pour le moment, ne doit être révélée à
personne (8,56) – de même que la connaissance des mystères du Royaume
est, pour l’heure, réservée aux seuls disciples (8,10).
Le plan du chapitre 9 n’est pas aisé à saisir
car Luc alterne passages où miracles et enseignements s’adressent à «la
foule» et scènes d’explication réservées aux seuls disciples. Mais une
ligne de force se dégage à travers les trois séquences qu’on peut
repérer : ceux-ci sont de plus en plus étroitement associés à la
prédication de Jésus et donc spécialement formés à cette fin.
Le ton est donné dès la première séquence (9,1-17) où «les
Douze» sont envoyés en mission par Jésus (9,1-6). Ils commencent donc
là à honorer leur nom d’apôtre – qui signifie «envoyé» (cf. 6,13) – et
à avoir part à l’autorité même de Jésus (9,1). Le récit de cette
première mission qui n’est pas donné, est remplacé par un ex-cursus
concernant «Hérode prince de Galilée» (9,7-9), dont l’intérêt est
surtout narratif : montrant l’interrogation que suscite l’identité de
Jésus, il prépare la réponse que vont y apporter les disciples et, plus
loin, le face à face qui se produira lors de la Passion
(23,8), faisant en quelque sorte d’Hérode la figure du non-disciple.
Le retour de la mission est évoqué au début du passage suivant
(9,18) qui illustre bien la tension entre «foule» et «disciple» qui
domine tout le chapitre. Jésus en effet part avec les apôtres «à
l’écart» (9,10), mais la foule les suit, le contraignant à reprendre
son ministère de prédication et de guérison (9,11) et à donner le signe
de la multiplication des pains (9,12-17). À vrai dire, il s’agit en ce
miracle, relaté en prenant pour modèle littéraire un miracle semblable
opéré par le prophète Élisée (2 R 4,38-44), plus que de multiplication,
de «fraction» du pain (9,16) : la même succession de verbes – prendre,
bénir, rompre, donner – se retrouve dans le récit de la Cène (22,19) et
dans celui du repas pris avec les pèlerins d’Emmaüs (24,30). Mais ce
qui frappe dans la scène, telle que la rapporte Luc, est le rôle
d’intermédiaires qu’à trois reprises Jésus entend faire jouer aux Douze
(9,13;14;15) et la précision symbolique des douze paniers emplis de
morceaux (9,17).
La seconde séquence (9,18-27), introduite par une précision de
temps, se déroule elle aussi d’abord «à l’écart» (9,18), puis devant
tous (9,23). Elle tourne autour de la question de l’identité : identité
de Jésus qui interroge sur ce point ses disciples (9,18-22) ; identité
du disciple qu’il précise ensuite (9,23-27). Les réponses apportées
d’abord par les disciples (9,19) ne font que refléter l’attente
populaire qu’avait bien perçue Hérode (9,8), tandis que celle de Pierre
apporte un élément nouveau : «le Messie de Dieu» (9,20) – ou Christ,
selon que l’on transpose le terme hébreu ou grec – c’est-à-dire le
descendant de David apportant le salut. Luc omet ici les développements
que cette confession de Pierre trouvent en Marc, mais en corrige
immédiatement la portée par la première annonce de la Passion (9,22)
qui infléchit l’image messianique ; puis en tire les conséquences dans
la vie du disciple (9,23-27). De tous ceux qui veulent devenir
disciples, car l’enseignement s’adresse non plus seulement aux Douze,
mais à tous, et indique clairement que ceux qui «marchent à la suite»
du Christ suivent effectivement la même voie que lui : celle qui passe
par la croix.
La troisième séquence (9,28-50), introduite par une nouvelle
précision de temps, (huit jours après: 8,28) fait progresser les
disciples – et de façon souvent vigoureuse –dans la compréhension
qu’ils acquièrent peu à peu de l’identité et de la destinée de leur
Maître. L’épisode de la Transfiguration (9,28-36), dont seuls sont
témoins à nouveau Pierre, Jean et Jacques (9,28), manifeste devant eux
la gloire de Dieu dont Jésus est revêtu, les préparant ainsi à
traverser l’épreuve de la Passion évoquée dans l’entretien avec Moïse
et Élie (9,31). «Le lendemain», la guérison de l’enfant épileptique
(9,37-43a) est opérée devant «une grande foule» (9,37) ; elle manifeste
la maîtrise sur le mal que Jésus possède, mais aussi l’impuissance des
disciples livrés à eux-mêmes (9,40), que renforce encore
l’interpellation vigoureuse – et rare chez Luc – de Jésus (9,41).
Ils
vont faire l’objet d’un dernier enseignement – la seconde annonce de la
Passion (9,43b-45) – dont ils «ne saisissent pas le sens» (9,45). Deux
exemples illustrent leur incompréhension de leur état de disciple
lorsqu’ils discutent pour «savoir qui était le plus grand parmi eux»
(9,46-48), ainsi que la manière universelle dont Jésus interprète sa
vocation de Messie (9,49-50). Les disciples sont ainsi enseignés sur
l’humilité par la parabole de l’enfant (9,47-48) et sur l’ouverture
d’esprit et de cœur par la réponse à Jean (9,50).
Ainsi s’achève, sur cette note pédagogique, le ministère de
Jésus en Galilée. Dès le verset suivant (9,51), Luc montre Jésus
prenant «la route de Jérusalem», terme de sa mission. La deuxième partie de l’Évangile sera en effet toute tendue vers
la Ville Sainte.
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