Evangile selon saint Luc
(Chapitre 10)
Plaque de reliure émaillée, XIIème siècle -
Musée de Cluny, Paris ->
<- Mosaïque - Mausolée de Galla Placidia - Ravenne
Détail de broderie
(fils d'or et d'argent sur velours) pour ornement liturgique - 1681 -
Couvent patriarcal de Bzommar (Liban)
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• Lc 10,1-12;17- 20.
Aux
douze disciples qu'il a d'abord réunis autour de lui, et que saint Luc
appelle "les douze Apôtres", Jésus en a associé d'autres, envoyés eux
aussi en mission; ils ne doivent pas être arrêtés par le mauvais
accueil auquel ils peuvent se heurter: ils suivront ainsi le modèle du
Seigneur. À ceux qui les écoutent, ils apportent les biens les plus
précieux de tous: la paix de Dieu, la libération des forces du Mal -
dont les guérisons, de possédés et de malades, sont les signes et la
promesse.
Sur ce texte:
• Sur Lc 10,1–20:
Les
disciples sont associés à la marche en avant de Jésus, de la Galilée
vers Jérusalem; au nombre de soixante-douze ils sont envoyés en mission
(vv.1-16). La moisson est prête (v.2), l'ennemi recule (vv.17-20).
Traduction et notes:
Verset 1.
Μετὰ
δὲ ταῦτα ἀνέδειξεν ὁ Κύριος καὶ ἑτέρους ἑβδομήκοντα, καὶ
ἀπέστειλεν αὐτοὺς ἀνὰ δύο πρὸ προσώπου αὐτοῦ εἰς πᾶσαν
πόλιν καὶ τόπον οὗ ἤμελλεν αὐτὸς ἔρχεσθαι.
Après
cela, le Seigneur désigna encore soixante-dix autres disciples, et il
les envoya deux à deux devant lui dans toutes les villes et dans tous
les lieux où lui-même devait aller.
• ἑβδομήκοντα- soixante-dix: La plupart des manuscrits (dont Codex Sinaiticus - voir v.17) porte ce nombre; "soixante-douze" est néanmoins souvent préféré pour rappeler le nombre des nations païennes en Gn 10, et des responsables qui aident Moïse en Ex 24,1.
Pour les instructions qui suivent, comp. 9,1-6.
Verset 2.
ἔλεγεν
οὖν πρὸς αὐτούς· ὁ μὲν θερισμὸς πολύς, οἱ δὲ ἐργάται
ὀλίγοι· δεήθητε οὖν τοῦ κυρίου τοῦ θερισμοῦ ὅπως ἐκβάλῃ
ἐργάτας εἰς τὸν θερισμὸν αὐτοῦ.
Il
leur dit: La moisson est grande, mais il y a peu d'ouvriers. Priez donc
le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers dans sa moisson.
• Souvent image du jugement dernier (par ex. Mt 3,12; 13,30;49), la moisson représente ici (comme, par ex., en Mt 9,37 ouJn 4,35)
les personnes prêtes à accueillir l'Évangile du Royaume, les "ouvriers"
étant les disciples de Jésus. La métaphore contient une notion
d'urgence: lorsque la "moisson" est prête, les ouvriers agricoles ne
disposent que de quelques jours pour l'effectuer et la rentrer.
Verset 3.
ὑπάγετε· ἰδοὺ ἐγὼ ἀποστέλλω ὑμᾶς ὡς ἄρνας ἐν μέσῳ λύκων.
Partez; voici, je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups.
Verset 4.
μὴ βαστάζετε βαλλάντιον, μὴ πήραν, μηδὲ ὑποδήματα, καὶ μηδένα κατὰ τὴν ὁδὸν ἀσπάσησθε.
Ne portez ni bourse, ni sac, ni souliers, et ne saluez personne en chemin.
• μηδένα [...] ἀσπάσησθε- ne saluez personne: Allusion aux longues salutations orientales, incompatibles avec l'urgence (voir note sur le v.2) de la "moisson".
Verset 5.
εἰς ἣν δ᾿ ἂν οἰκίαν εἰσέρχησθε, πρῶτον λέγετε· εἰρήνη τῷ οἴκῳ τούτῳ.
Dans quelque maison que vous entriez, dites d'abord: Que la paix soit sur cette maison!
Verset 6.
καὶ ἐὰν ᾖ ἐκεῖ υἱὸς εἰρήνης, ἐπαναπαύσεται ἐπ᾿ αὐτὸν ἡ εἰρήνη ὑμῶν· εἰ δὲ μήγε, ἐφ᾿ ὑμᾶς ἀνακάμψει.
Et s'il se trouve là un enfant de paix, votre paix reposera sur lui; sinon, elle reviendra à vous.
Verset 7.
ἐν
αὐτῇ δὲ τῇ οἰκίᾳ μένετε ἐσθίοντες καὶ πίνοντες τὰ παρ᾿
αὐτῶν· ἄξιος γὰρ ὁ ἐργάτης τοῦ μισθοῦ αὐτοῦ ἐστι· μὴ
μεταβαίνετε ἐξ οἰκίας εἰς οἰκίαν.
Demeurez
dans cette maison-là, mangeant et buvant ce qu'on vous donnera; car
l'ouvrier mérite son salaire. N'allez pas de maison en maison.
• ἄξιος γὰρ ὁ ἐργάτης τοῦ μισθοῦ αὐτοῦ ἐστι- car l'ouvrier mérite son salaire: Principe repris par Paul en 1Co 9,14; 1Tm 5,18.
Verset 8.
καὶ εἰς ἣν ἂν πόλιν εἰσέρχησθε καὶ δέχωνται ὑμᾶς, ἐσθίετε τὰ παρατιθέμενα ὑμῖν,
Dans quelque ville que vous entriez, et où l'on vous recevra, mangez ce qui vous sera présenté,
Verset 9.
καὶ θεραπεύετε τοὺς ἐν αὐτῇ ἀσθενεῖς, καὶ λέγετε αὐτοῖς· ἤγγικεν ἐφ᾿ ὑμᾶς ἡ βασιλεία τοῦ Θεοῦ.
guérissez les malades qui s'y trouveront, et dites-leur: Le royaume de Dieu s'est approché de vous.
Verset 10.
εἰς ἣν δ᾿ ἂν πόλιν εἰσέλθητε καὶ μὴ δέχωνται ὑμᾶς, ἐξελθόντες εἰς τὰς πλατείας αὐτῆς εἴπατε·
Mais dans quelque ville que vous entriez, et où l'on ne vous recevra pas, allez dans ses rues, et dites:
Verset 11.
καὶ
τὸν κονιορτὸν τὸν κολληθέντα ἡμῖν ἐκ τῆς πόλεως ὑμῶν
ἀπομασσόμεθα ὑμῖν· πλὴν τοῦτο γινώσκετε, ὅτι ἤγγικεν ἐφ᾿ ὑμᾶς
ἡ βασιλεία τοῦ Θεοῦ.
Nous
secouons contre vous la poussière même de votre ville qui s'est
attachée à nos pieds; sachez cependant que le royaume de Dieu s'est
approché.
Verset 12.
λέγω δὲ ὑμῖν ὅτι Σοδόμοις ἐν τῇ ἡμέρᾳ ἐκείνῃ ἀνεκτότερον ἔσται ἢ τῇ πόλει ἐκείνῃ.
Je vous dis qu'en ce jour Sodome sera traitée moins rigoureusement que cette ville-là.
• ἐν τῇ ἡμέρᾳ ἐκείνῃ- en ce jour: C'est-à-dire au "jour" du jugement dernier (voir v.14).
• Σοδόμοις- Sodome: Ville frappée par le jugement de Dieu. Son histoire est racontée dans Gn 18-19;
<- Loth fuyant Sodome avec ses filles (vers 1498) - A. DÜRER (Nuremberg, 1471-1528)
- National Gallery of Art, Washington
Dans le récit de la Genèse,
deux anges avertissent Loth qu'il doit fuir Sodome avant que Dieu ne
détruise la ville à cause de ses péchés. Sa famille et lui-même ne
doivent pas se retourner sur la ville, sinon ils seront transformés en
statues de sel.
Dans ce
panneau de Dürer, Loth ouvre la marche, portant un manteau doublé de
fourrure et un riche turban; ses deux filles le suivent, en retrait de
quelques pas. Loin derrière eux, près de rochers escarpés, on distingue
la femme de Loth, transformée en une statue de sel brun. À
l'arrière-plan, la ville de Sodome semble exploser, devenue soufre et
feu, et d'énormes nuages de fumée s'élèvent dans le ciel. Dans le
lointain, la ville de Gomorrhe subit le même sort.
son nom symbolisait le mal (Dt 32,32; Is 1,10; Jr 23,14) et son sort le jugement de Dieu (Is 13,19; Jr 50,40; So 2,9).
Loth fuyant Sodome avec ses filles(détail) ->
Au
premier plan à gauche, sur le chemin, la femme de Loth transformée en
statue de sel; la destruction de Sodome et, en fond, celle de Gomorrhe
(noter la remarquable composition graphique, la forme des rochers et
des arbres, annonçant celle des nuages de fumée s'élevant au-dessus des
deux villes).
• ἀνεκτότερον ἔσται- sera traitée moins rigoureusement: Sodome avait certes, aussi, rejeté les messagers de Dieu (Gn 19), mais elle n'avait pas eu accès à une révélation aussi claire que les villes de Galilée; voir le v.16:
Verset 16.
῾Ο
ἀκούων ὑμῶν ἐμοῦ ἀκούει, καὶ ὁ ἀθετῶν ὑμᾶς ἐμὲ
ἀθετεῖ· ὁ δὲ ἐμὲ ἀθετῶν ἀθετεῖ τὸν ἀποστείλαντά με.
Celui qui vous écoute m'écoute, et celui qui vous rejette me rejette; et celui qui me rejette rejette Celui qui m'a envoyé.
• Les
disciples de Jésus sont ses représentants; l'attention qui leur est
prêtée révèle la façon dont Jésus aurait été écouté, et donc la Parole
divine (comp. Mt 10,40-42; Jn 13,20).
Verset 17.
῾Υπέστρεψαν
δὲ οἱ ἑβδομήκοντα μετὰ χαρᾶς λέγοντες· Κύριε, καὶ τὰ
δαιμόνια ὑποτάσσεται ἡμῖν ἐν τῷ ὀνόματί σου. Les soixante-dix revinrent avec joie, disant: Seigneur, les démons mêmes nous sont soumis en ton nom.
• οἱ ἑβδομήκοντα- Les soixante-dix: Voir note v.1; ci-dessus, tout le v.17 dans Codex Sinaiticus.
Verset 18.
Εἶπε δὲ αὐτοῖς· ἐθεώρουν τὸν Σατανᾶν ὡς ἀστραπὴν ἐκ τοῦ οὐρανοῦ πεσόντα.
Jésus leur dit: Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair.
• τὸν Σατανᾶν - Satan:Rappel: le français "Satan" est la transcription du grec Σατᾶν Satân, lui-même transcription de l'hébreuשׂטן śâṭân,"adversaire", "ennemi".
• τὸν Σατανᾶν ... πεσόντα ͅ- Satan tomber...: Vision prophétique annonçant la défaite finale de Satan (soit à la Croix, soit au jugement dernier).
Les victoires remportées par les disciples sur les démons (v.17) en sont une anticipation; le séjour de Jésus dans le désert (4,1-3) avait ouvert le combat par une victoire décisive.
Voir Ap 12,7-10; Jn 12,31; Rm 16,20.
Pour
Jésus, le véritable ennemi n'est pas l'opposition humaine qu'il
rencontre, ni l'occupant romain, mais Satan (dont les opposants ne sont
que les instruments).
(Les lecteurs de l'immense René Girard penseront bien sûr à Je vois Satan tomber comme l'éclair... et connaissaient sans aucun doute l'origine de ce titre!)
Verset 19.
ἰδοὺ
δίδωμι ὑμῖν τὴν ἐξουσίαν τοῦ πατεῖν ἐπάνω ὄφεων καὶ
σκορπίων καὶ ἐπὶ πᾶσαν τὴν δύναμιν τοῦ ἐχθροῦ, καὶ οὐδὲν
ὑμᾶς οὐ μὴ ἀδικήσῃ.
Voici,
je vous ai donné le pouvoir de marcher sur les serpents et les
scorpions, et sur toute la puissance de l'ennemi; et rien ne pourra
vous nuire.
• ἰδοὺͅ- Voici: Comme toujours, ce verbe grec ("vois") est en fait une sorte de "ponctuation" de la phrase, équivalent de l'hébreu הנה.
• ὄφεων καὶ σκορπίων ͅ- sur les serpents et les scorpions: Au
propre, serpents et scorpions, fréquents dans les pays chauds et
rocailleux, peuvent causer des blessures douloureuses voire mortelles
par le poison qu'ils instillent. Au figuré, ils représentent bien les
forces et les procédés de Satan.
Verset 20.
πλὴν
ἐν τούτῳ μὴ χαίρετε, ὅτι τὰ πνεύματα ὑμῖν ὑποτάσσεται·
χαίρετε δὲ ὅτι τὰ ὀνόματα ὑμῶν ἐγράφη ἐν τοῖς οὐρανοῖς.
Cependant,
ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous sont soumis; mais
réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans les cieux.
• ἐγράφη ἐν τοῖς οὐρανοῖςͅ- sont écrits dans les cieux: Voir Ph 4,3; Ap 3,5.
Méditations:
- Du Pape Benoît XVI, Message
pour la Journée mondiale des missions 2006
La charité, âme de la mission
La mission, si elle n'est pas guidée par
la charité, si elle ne jaillit pas d'un profond acte d'amour divin, risque de
se réduire à une simple activité philanthropique et sociale. L'amour que Dieu
nourrit pour chaque personne constitue en effet le cœur de l'expérience et de
l'annonce de l'Évangile, et tous ceux qui l'accueillent en deviennent à leur
tour des témoins. L'amour de Dieu qui donne vie au monde est l'amour qui nous a
été donné en Jésus, Parole de salut, icône parfaite de la miséricorde du Père
céleste.
Le message salvifique pourrait bien être
résumé par les paroles de l'évangéliste Jean : « En ceci s'est
manifesté l'amour de Dieu pour nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans
le monde, afin que nous vivions par lui » (1Jn
4,9). Le mandat de diffuser l'annonce de cet amour a été confié par Jésus aux
apôtres après sa résurrection, et les apôtres, transformés intérieurement le
jour de la Pentecôte par la puissance de l'Esprit Saint, ont commencé à rendre
témoignage au Seigneur mort et ressuscité. Depuis, l'Église poursuit cette même
mission, qui constitue pour tous les croyants un engagement permanent auquel il
est impossible de renoncer.
- D'une moniale de Jérusalem, sur Lc 10,1-12:
Jésus envoie des disciples devant lui. Auparavant, il leur donne
quelques indications sur leur mission, et commence par deux
affirmations pour le moins déroutantes.
Tout d’abord, les disciples
sont des ouvriers trop peu nombreux pour la moisson qui s’annonce, et
leur première tâche est de prier pour que d’autres viennent à leur
suite. D'autre part, Jésus a l’audace de leur dire qu'il les «envoie comme des agneaux au milieu des loups».
Rien donc d'un discours qui galvanise les énergies, et qui mobilise les
forces en vue du succès. Envoyés devant leur maître, les disciples sont
aussi envoyés comme leur maître, pauvres de tout sauf de la bonne
nouvelle qui leur est confiée.
Mais ces paroles de Jésus sont pourtant
pleines d'une énergie secrète. Sans sac ni argent, les disciples
marchent d'un pas alerte. Ne s'attardant pas en salutations il se
hâtent dans la joie.
Quand ils sont bien reçus, ils se laissent
accueillir sans fausse gêne, mangeant et buvant ce qu'on leur présente
dans la simplicité, offrant la paix en remerciement.
Quand ils sont
rejetés, ils se laissent entraîner plus loin, et secouent la poussière
de leurs pieds, n'emportant avec eux ni tristesse ni amertume.
Comme
les disciples, l'Église est envoyée : trop peu nombreuse, parce que la
moisson du Père est d'une abondance infinie.
À la merci des loups qui
seront plus puissants ou plus arrogants.
Mais cette foule immense de
témoins suit l'Agneau partout où il va.
L'amour qui se donne ne connaît
aucune entrave.
Libre de lui-même il est libre de tout.
Il peut alors
passer par la porte étroite de la croix, sachant bien qu'elle débouche
sur l'aube de la résurrection.
- D'une moniale de Jérusalem, sur Lc 10,13-16:
Jésus a envoyé ses disciples comme des agneaux au milieu des loups.
Dans les villes où on ne les accueillerait pas, il leur a recommandé de
sortir sur les places en secouant la poussière de leurs pieds, mais
sans se lasser de proclamer que le Règne de Dieu est tout proche.
L'échec possible de la prédication n'entraîne chez le Seigneur aucune
indifférence au sort des villes qui se sont bouché les oreilles. Elles
sont malheureuses, car «si les miracles qui ont eu lieu chez (elles)
avaient au lieu à Tyr et à Sidon, il y a longtemps que les gens y
auraient pris le vêtement de deuil». Les villes païennes seront donc
jugées moins sévèrement que celles qui ont refusé l'annonce du Royaume.
Cette lamentation du Christ dit en réalité le mystère de notre liberté
: les miracles accomplis, l'enthousiasme des messagers ne forceront
jamais notre adhésion au Christ. Ce mystère fait notre dignité, car
c'est librement que nous choisissons de faire route avec le ressuscité.
Mais il appelle aussi notre clairvoyance. Car si Corazine et Bethsaïde
sont jugées plus sévèrement que Tyr et Sidon, ce n'est pas qu'elles
étaient plus corrompues. Mais qu'à l'appel de la grâce elles ont répondu
par l'indifférence - ce qui, plus encore que le péché, les enferme sur
elles-mêmes, loin de la miséricorde de Dieu.
Qui cependant saurait dire
les grâces dont il a été comblé par le Seigneur, comment saurait-il
s’il y a été fidèle ?
Dieu nous fait chaque jour le don le plus
merveilleux : le pardon et la paix en son Fils, mort pour nous sauver
de notre insouciance, ressuscité pour nous justifier.
Qu'il ouvre nos
cœurs à son action, afin que sa grâce en nous ne soit pas vaine.
- D'une moniale de Jérusalem, sur Lc 10,17-24:
Envoyés en mission devant Jésus, les disciples reviennent aujourd'hui tout joyeux : «Seigneur, s'écrient-ils, même les esprits mauvais nous sont soumis en ton nom.»
Le maître accueille la joie des envoyés, partage l'allégresse de cette
mission réussie. C'est le nom que le Père lui a donné pour qu'il le
fasse connaître aux hommes qui se répand, c'est la volonté du Père qui
s'accomplit, et cela fait la joie du maître car le pouvoir de l'Ennemi
est repoussé. Mais l'enthousiasme des disciples entraîne le Seigneur
plus loin que la satisfaction de la réussite, jusqu'à la source
véritable de la joie. «Réjouissez-vous, leur dit-il, parce que vos noms sont inscrits dans les cieux.»
Et l'Esprit qui est joie fait exulter Jésus. Il proclame la louange du
Père, non pas pour l'œuvre qu'il a donné à ses disciples d'accomplir,
ni même pour la diffusion de son message de salut.
Il bénit son Père
parce qu’il se révèle aux tout-petits.
Le cœur du Fils est assez pur
pour ne pas se réjouir d'autre chose que de la bonté du Père qu'il
perçoit dans toute chose.
La réussite de la mission manifeste la
prodigalité du Père pour ces tout-petits que sont les disciples, pour
ce tout-petit qu'il est, lui le premier car «personne ne connaît le Père sinon le Fils».
Ce cri de louange nous ouvre la voie de la compréhension de la mission
du Christ : solidement enraciné dans l'amour du Père, il a tout vécu
dans l'obéissance de l'amour. L'enthousiasme des foules, ou l'heure du
reniement, ont trouvé là le secret de la liberté paisible et décidée
avec laquelle il avance vers l'heure du plus grand amour, en disant : «Oui, Père, tu l'as voulu ainsi dans ta grande bonté».
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• Lc 10,25-37
La parabole du bon Samaritain
Une parabole qui semble d'abord rappeler et confirmer, par un bel exemple, ce qu'on sait déjà: il faut considérer tout homme comme son prochain, surtout s'il est dans le besoin.
Mais Jésus renverse cette manière habituelle de parler et de se comporter:
"Fais-toi le prochain de quiconque compte sur toi".
Sur ce texte:
• Sur Lc 10,25–37:
La
question du légiste à laquelle Jésus répond par la parabole dite du Bon
Samaritain, permet de comprendre l’usage qu’il fait de ce genre
littéraire très particulier. La parabole dérive du
משל
mashal («fable, parabole»; même racine consonantique que «ressemblance») hébraïque par
sa mise en scène – mise en images, pourrait-on dire – des idées que
l’on veut exprimer ; mais elle sert surtout, par l’effet de surprise
qu’elle introduit, à permettre de ne pas rester fixé à des opinions
toutes faites, à accepter de laisse déplacer ses interrogations. Ici,
c’est la notion de «prochain» qui, d’objective qu’elle était, devient
subjective, en ce sens qu’elle dépend du sujet.
Traduction et notes:
Verset 25.
Καὶ ἰδοὺ νομικός τις ἀνέστη ἐκπειράζων αὐτὸν καὶ λέγων· διδάσκαλε, τί ποιήσας ζωὴν αἰώνιον κληρονομήσω;
Un docteur de la loi se leva, et dit à Jésus, pour l'éprouver: Maître, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle?
• νομικός τις «Un légiste» : Les
légistes ou docteurs de la Loi sont caractérisés non par leur
appartenance à un courant religieux, comme les Pharisiens, ou à une
classe sociale, comme les prêtres, mais par leur savoir : ils ont
longuement étudié la Loi et reçu de leurs maîtres la Tradition,
l’interprétation orale de la Loi, qu’ils retransmettent eux-mêmes à des
disciples. Ils sont ainsi formés pour interpréter la législation
religieuse et l’adapter aux cas concrets. Ils en acquièrent donc un
certain pouvoir du fait des décisions de justice qu’ils sont amenés à
prendre.
• ἐκπειράζων αὐτὸν «pour l’éprouver»
: Il ne s’agit pas ici, comme dans d’autres cas (cf. 11,54; 20,20) de
mettre Jésus à l’épreuve pour tenter de le perdre ; mais seulement de
tester ses connaissances concernant la Loi. Le ton est à la joute
intellectuelle plus qu’au complot, comme d’ailleurs dans le passage
parallèle de Mc 12,28sqq). Tandis qu’en Matthieu, dans un contexte
d’affrontement avec les grands prêtres et les scribes (21,23), puis les
Pharisiens (22,15) et les Sadducéens (22,23), la question est posée
«pour l’embarrasser» (22,34).
• ζωὴν αἰώνιον κληρονομήσω «avoir en héritage la vie éternelle»
: On est bien là dans un débat d’école, comme il est fréquent d’en
tenir dans le judaïsme – ce que renforce l’attitude du légiste qui «se
lève» pour poser sa question et appelle Jésus «maître» – comme
l’était aussi la question du «plus grand commandement» posée dans le
passage parallèle de Mc 12,28sqq. Il s’agit d’interroger Jésus sur ce
qui, pour lui, est le plus important dans la Loi de Dieu. La même
question est posée plus loin dans l’évangile par celui que Luc appelle
«un notable» (18,18), Marc simplement «un homme» (10,17) et dont
Matthieu a fait «le jeune homme riche» (19,22).
Verset 26.
ὁ δὲ εἶπε πρὸς αὐτόν· ἐν τῷ νόμῳ τί γέγραπται; πῶς ἀναγινώσκεις;
Jésus lui dit: Qu'est-il écrit dans la loi? Comment lis-tu?
• πῶς ἀναγινώσκεις; «Comment lis-tu ?»
: Jésus accepte de se situer sur le plan du débat et, là encore à la
manière juive, répond à la question par une autre question. Les deux
débatteurs ont à se pencher ensemble sur la Loi pour expliquer
«comment» ils l’interprètent et confronter leurs interprétations.
Verset 27.
ὁ δὲ ἀποκριθεὶς εἶπεν· ἀγαπήσεις Κύριον τὸν Θεόν σου ἐξ ὅλης τῆς καρδίας σου καὶ ἐξ ὅλης τῆς ψυχῆς σου καὶ ἐξ ὅλης τῆς ἰσχύος σου καὶ ἐξ ὅλης τῆς διανοίας σου, καὶ τὸν πλησίον σου ὡς σεαυτόν.
Il répondit: Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée; et ton prochain comme toi-même.
• ἀγαπήσεις «Tu aimeras»
: Sur la notion d'amour dans la Bible, et sur le verbe ἀγαπάω agapaō , voir cette page. • ἀγαπήσεις Κύριον«Tu aimeras le Seigneur…»
: Le légiste répond en citant Dt 6,5, le passage de l’Écriture
à la base de la prière la plus importante pour la foi d’Israël, celle
qui est récitée soir et matin (שׁמע ישׂראל «Sh'ma Israel, Écoute Israël…»). À noter
qu’en Mc 12,29, c’est Jésus lui-même qui répond en citant le Sh'ma
Israel qui affirme l’unicité de Dieu (יהוה אלהינו יהוה אחד
«... Adonaï ElohéNou Adonaï ekhad, … YHWH l'Éternel, notre Dieu, est le seul Éternel») et le commandement de l’amour
total en réponse à l’amour d’élection que Dieu manifeste à son peuple.
Intégralité des deux versets, Dt 6,4-5:
שׁמע ישׂראל יהוה אלהינו יהוה אחד׃
ואהבת את יהוה אלהיך בכל־לבבך ובכל־נפשׁך ובכל־מאדך׃
Écoute, Israël! YHWH l'Éternel, notre Dieu, est le seul Éternel.
Tu aimeras l'Éternel, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force.
L'amour pour Dieu implique toutes les dimensions de la l'existence humaine.
• καὶ τὸν πλησίον σου ὡς σεαυτόν«et ton prochain comme toi-même»
: Au commandement de l’amour de Dieu est joint celui du l’amour du
prochain, emprunté cette fois à Lv 19,18 (ואהבת לרעך כמוך «et tu aimeras ton prochain comme toi-même»). Le rapprochement était
certes possible dans le judaïsme qui valorise et encourage l’amour du
frère et la miséricorde. Mais la mise sur le même plan de ces deux
commandements est audacieuse, et elle paraît plus vraisemblable dans la
bouche de Jésus, en suivant la recension de Mc 12,29-31. Cela rejoint
de toutes les façons l’enseignement de son discours inaugural (cf. Lc
6,27-38 : «Aimez vos ennemis… Montrez-vous compatissant comme votre
Père est compatissant…»).
Verset 28.
εἶπε δὲ αὐτῷ· ὀρθῶς ἀπεκρίθης· τοῦτο ποίει καὶ ζήσῃ.
Tu as bien répondu, lui dit Jésus; fais cela, et tu vivras.
• τοῦτο ποίει «fais cela»
: Jésus ne peut qu’approuver la réponse du légiste (cf. aussi son
approbation en Mc 12,34), mais en reprenant le verbe «faire» – en
inclusion dans les versets 25 et 28 - il invite le légiste à ne pas en
rester au débat intellectuel, fût-il théologique, mais à réellement
mettre en pratique les commandements, ce qui appelle déjà la parabole
qui va suivre.
Verset 29.
ὁ δὲ θέλων δικαιοῦν ἑαυτὸν εἶπε πρὸς τὸν ᾿Ιησοῦν· καὶ τίς ἐστί μου πλησίον;
Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus: Et qui est mon prochain?
• δικαιοῦν ἑαυτὸν «se justifier»
: Le légiste est sans doute frustré par l’absence de discussion ou
peut-être agacé par l’invitation de Jésus à faire passer sa réponse
théorique sur un plan existentiel et moral. Il pose donc une nouvelle
question pour «justifier» la pertinence de la première et faire
rebondir le débat.
• τίς ἐστί μου πλησίον; «qui est mon prochain?»
: En outre, en Lv 19, le prochain est membre du peuple d'Israël (y compris l'étranger qui réside au sein du peuple (Lv 19,33-34).
Mais, dans le contexte tout différent du Ier s., avec notamment la présence romaine, la question de l'identité du prochain se posait avec acuité pour certains.
Verset 30.
ὑπολαβὼν δὲ ὁ ᾿Ιησοῦς εἶπεν· ἄνθρωπός τις κατέβαινεν ἀπὸ ᾿Ιερουσαλὴμ εἰς ᾿Ιεριχὼ, καὶ λῃσταῖς περιέπεσεν· οἳ καὶ ἐκδύσαντες αὐτὸν καὶ πληγὰς ἐπιθέντες ἀπῆλθον ἀφέντες ἡμιθανῆ τυγχάνοντα.
Jésus reprit la parole, et dit: Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s'en allèrent, le laissant à demi mort.
• ὑπολαβὼν δὲ ὁ ᾿Ιησοῦς «Jésus reprit»
: Jésus ne répond pas plus directement à cette question qu’à la
première, car entrer dans un travail de définition du «prochain» serait
se comporter comme ces légistes et ces Pharisiens auxquels il reproche
précisément leurs interminables discussions casuistiques qui leur
permettent d’échapper à leurs devoirs (cf. 11,39-42) C’est pourquoi il
va répondre à nouveau par une autre question (v.36), après le
détour d’une parabole.
• ἄνθρωπός τις «Un homme»
: La parabole met en scène non des personnes, mais des types, des
figures définies par leur rôle social (aubergiste, brigands) ou
religieux (prêtre, lévite). La silhouette du protagoniste central de
l’histoire est encore plus anonyme que les autres : «un homme» sans
qualification aucune, en qui les Pères ont voulu voir la figure de
l’humanité blessée par le péché. Pour Jésus, il s’agit, par cet
anonymat de l’homme, de commencer à déplacer la question du légiste.
Car sa question implicite était : jusqu’où dois-je aller pour
considérer que l’autre est mon prochain ? quelle est la frontière entre
celui qui est mon prochain et l’étranger qui ne l’est plus ?
• κατέβαινεν «descendait»
: Jérusalem est située à 750m d'altitude, Jéricho à 240m au-dessous du niveau de la mer. Tous les voyages étaient réputés dangereux, et cette route tout particulièrement. Le seul chemin qui va de la Ville sainte à la ville située à une dizaine de km du Jourdain est un route encaissée, propice aux coups de main des brigands: impossible d'échapper au traquenard...
<- Des moines orthodoxes ont édifié ce monastère, perché comme un nid d'aigle, auprès de cette route.
• λῃσταῖς «brigands»
: On peut donner aux éléments de cette phrase un sens purement narratif
: pour que l’histoire soit significative, Jésus est bien obligé
d’introduire des personnages et une action. Mais l’exégèse allégorique
des Pères donne un sens théologique et spirituel à chacun de ces
éléments : les brigands deviennent ainsi la figure des démons qui ont
trompé et blessé l’humanité en la coupant de Dieu et en la laissant
soumise au pouvoir de la mort ; ils l’ont dépouillée de la tunique de
l’immortalité qu’elle portait (cf. a contrario en Gn 3,21 les
tuniques de peau – des animaux morts – dont Dieu revêt l’homme après le
péché).
Verset 31.
κατὰ συγκυρίαν δὲ ἱερεύς τις κατέβαινεν ἐν τῇ ὁδῷ ἐκείνῃ, καὶ ἰδὼν αὐτὸν ἀντιπαρῆλθεν.
Un prêtre-sacrificateur, qui par hasard descendait par le même chemin, ayant vu cet homme, passa outre.
• ἱερεύς τις «Un prêtre-sacrificateur»
: La réaction du prêtre, pour choquante qu’elle puisse paraître,
s’explique sans doute moins par son indifférence à autrui et son
insensibilité, que par un respect trop légaliste des prescriptions de
la Loi. Il craint en effet que l’homme qui gît au bord du chemin soit
mort. Or le livre des Nombres stipule que «celui qui touche un cadavre
sera impur sept jours» (Nb 19,11). Il ne pourrait donc pas,
pendant ce temps, remplir les devoirs de sa charge sacerdotale.
D’autant que l’interdiction est encore plus radicale pour les prêtres,
concernant même leur famille : «Aucun d’eux ne se rendra impur auprès
du cadavre de l’un des siens» (Lv 21,1); de nos jours encore, les Juifs observants portant le patronyme de Cohen (כהן; ἱερεύς est la traduction grecque du mot) n'entrent pas dans les cimetières, même pour l'inhumation de leurs proches.
Verset 32.
ὁμοίως δὲ καὶ Λευΐτης γενόμενος κατὰ τὸν τόπον, ἐλθὼν καὶ ἰδὼν ἀντιπαρῆλθε.
Un lévite, qui arriva aussi dans ce lieu, l'ayant vu, passa outre.
• Λευΐτης «un lévite»
: La même règle de pureté rituelle s’applique aux lévites, c’est-à-dire
aux membres de la tribu de Lévi, l’un des douze fils de Jacob – la
tribu de Moïse et d’Aaron, son frère, dont descendent les prêtres. Les
lévites sont voués au service de l’arche d’alliance puis du Temple (cf.
par exemple 1Ch 23,2 sqq).
Il se peut également que les deux personnages aient craint de tomber eux-mêmes dans quelque piège.
À noter que les trois versets 31, 32 et
33 sont composés comme trois petites saynètes figurant de façon
pittoresque les attitudes des trois types de personnages.
Verset 33.
Σαμαρείτης δέ τις ὁδεύων ἦλθε κατ᾿ αὐτὸν, καὶ ἰδὼν αὐτὸν ἐσπλαγχνίσθη,
Mais un Samaritain, qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion lorsqu'il le vit.
• Σαμαρείτης τις «un Samaritain»
: Le troisième personnage est bien différent des notables religieux
précédents. Ce n’est pas seulement un habitant de la Samarie, la
province séparant la Judée au sud de la Galilée au nord, alors que les
deux précédents sont judéens. Il est considéré par ceux-ci comme
étranger et hérétique. Les Samaritains étaient en effet tenus pour les
descendants de peuples païens établis sur ces terres par le roi
d’Assyrie après la chute du royaume d’Israël et la déportation de sa
population au VIIIème siècle av.J.C. (cf. 2R 17,24). Convertis à la foi
monothéiste, ils ne reconnaissaient cependant que la Torah (le Pentateuque)
écrite et refusaient la Tradition orale (spécialité du légiste !) ; ils
avaient bâti un temple rival de celui de Jérusalem, sur le mont Garizim
(cf. le dialogue entre Jésus et la Samaritaine, Jn 4,9;20). La
parabole oppose donc à l’attitude des religieux, supposés pratiquer les
œuvres de miséricorde, celle d’un mécréant.
• ἐσπλαγχνίσθη «ému de compassion»
: Luc a déjà utilisé ce verbe très particulier – qui signifie
littéralement «être pris aux entrailles» (de σπλάγχνον - l'intestin) – en 7,13 pour décrire la
compassion «viscérale» de Jésus devant la veuve de Naïn. C’est en grec
la transposition du mot hébreu qu’utilisaient déjà les prophètes pour
définir l’amour inconditionnel, semblable à celui d’une mère, que
ressent le Seigneur pour son peuple (cf. Jr 31,20: המו מעי לו«mes entrailles sont émues en sa faveur»; Os 11,8: נהפך עלי לבי«Mon coeur s'agite au dedans de moi»,
etc.). Cet «hérétique» aime donc de l’amour même de Dieu !
Versets 34-35.
καὶ προσελθὼν κατέδησε
τὰ τραύματα αὐτοῦ ἐπιχέων ἔλαιον καὶ οἶνον, ἐπιβιβάσας δὲ
αὐτὸν ἐπὶ τὸ ἴδιον κτῆνος ἤγαγεν αὐτὸν εἰς πανδοχεῖον καὶ
ἐπεμελήθη αὐτοῦ·
Il s'approcha, et banda ses plaies, en y versant de l'huile et du vin; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie, et prit soin de lui.
• ἔλαιον καὶ οἶνον«de l’huile et du vin»
: la charité efficace du Samaritain est décrite en cinq verbes
(s’approcher, bander, charger, mener, prendre soin) qui montrent son
engagement au service de son prochain. L’huile et le vin qu’il
emportait sans doute comme provisions de voyage, pouvaient aussi être
utilisés dans le traitement des plaies pour désinfecter et calmer.
La parabole du Bon Samaritain (1670), détail - Jan WYNANTS - L'Hermitage, Saint-Petersbourg.
Mais
l’exégèse patristique y a surtout vu une préfiguration des sacrements :
c’est par l’huile de l’onction du baptême et le vin de l’eucharistie
que l’humanité est guérie. Si l’on va jusqu’au bout de l’interprétation
allégorique, cela suppose que cet homme mal considéré, «en voyage», est
le Christ lui-même, ayant quitté le Père pour venir dans le monde
guérir et sauver l’humanité, et non reconnu par les siens (cf. Jn
1,10-11).
<- La parabole du Bon Samaritain (vers 1623) par Domenico FETI (Rome, env. 1589 – Venise, 1623) - Gallerie
dell'Accademia, Venise.
En arrivant à Venise,
Feti est entré en contact avec les couleurs claires et lumineuses de Véronèse ;
son naturalisme délicat, qui devait lui-même
beaucoup au Caravage, a alors acquis une plus grande richesse. Sa créativité s’est
exprimée dans ses œuvres de petites dimensions (env. 60x40cm) – telles que ses
célèbres « Paraboles ».
La Parabole du Bon Samaritain conservée dans les Galeries de l’Académie
de Venise, ci-contre, (bien plus que dans ses versions antérieures, conservées
à la Gemäldegalerie
de Dresde, au Metropolitan Museum de New York, au Museo Thyssen-Bornemisza de Madrid
- voir ci-dessous - et au Boston Museum) est également un prétexte pour une évocation très vivante
d’une scène située au moment, plein de lyrisme, du coucher de soleil.
La parabole du Bon Samaritain (entre 1610 et 1623) - D. Feti - Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid ->
Dans les deux "versions" de cette même œuvre, on distingue à l'arrière-plan les deux premiers voyageurs qui continuent leur chemin sans s'être arrêtés - le premier à pied, le deuxième sur un âne, tandis que le Samaritain hisse à grand'peine l'«homme» qu'il a secouru «sur sa propre monture».
καὶ ἐπὶ τὴν αὔριον ἐξελθὼν, ἐκβαλὼν δύο δηνάρια ἔδωκε τῷ πανδοχεῖ καὶ εἶπεν αὐτῷ· ἐπιμελήθητι αὐτοῦ, καὶ ὅ τι ἂν προσδαπανήσῃς, ἐγὼ ἐν τῷ ἐπανέρχεσθαί με ἀποδώσω σοι.
Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l'hôte, et dit: Aie soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour.
• ἐπεμελήθη αὐτοῦ - ἐπιμελήθητι αὐτοῦ «Prit soin de lui - Prends soin de lui»: L’expression revient deux fois (v. 34 et 35). Le Samaritain, qui n’est
pas prisonnier des règles de pureté comme le prêtre ou le lévite,
n’est pas non plus dépendant de son argent (rappelons que le denier équivaut au salaire journalier moyen d'un ouvrier agricole; voir 7,41) qu’il accepte de dépenser
pour cet homme qu’il ne connaît pas. Il est centré sur le «soin» qu’il
faut prendre de l’homme, sur l’amour authentique et mis en actes.
Mais il
poursuit son chemin et reste ainsi libre par rapport à celui qu’il a
secouru (en le laissant, du même coup, libre lui aussi).
Verset 36.
τίς οὖν τούτων τῶν τριῶν πλησίον δοκεῖ σοι γεγονέναι τοῦ ἐμπεσόντος εἰς τοὺς λῃστάς;
Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé au milieu des brigands?
• πλησίον γεγονέναι «avoir été le prochain»
: Toute cette histoire n’avait comme finalité que d’amener cette
nouvelle question de Jésus qui déplace tout à fait la question initiale
du légiste (v. 29). Celui-ci se plaçait au centre et définissait les
autres à partir de lui, comme des objets entrant dans telle ou telle
catégorie. Pour Jésus, le prochain est celui qui s’approche de l’autre
: non plus celui qui doit bénéficier (ou non) de la miséricorde, mais
celui qui met en œuvre la miséricorde.
La catégorie de prochain n’est
plus fixe: elle s’élargit aux dimensions de mon cœur lorsqu’il aime
d’un amour comparable à celui du Seigneur même.
Verset 37.
ὁ δὲ εἶπεν· ὁ ποιήσας τὸ ἔλεος μετ᾿ αὐτοῦ. εἶπεν οὖν αὐτῷ ὁ ᾿Ιησοῦς· πορεύου καὶ σὺ ποίει ὁμοίως.
C'est celui qui a exercé la miséricorde envers lui, répondit le docteur de la loi. Et Jésus lui dit: Va, et toi, fais de même.
• ὁ ποιήσας τὸ ἔλεος«celui qui a exercé la miséricorde»
: Le légiste a bien compris la leçon : il ne désigne plus l’homme par
son origine (un Samaritain), mais par l’action miséricordieuse qu’il a
posée.
• σὺ ποίει ὁμοίως«toi, fais de même»
: La conclusion de Jésus est une nouvelle invitation à agir en mettant
en pratique les commandements (comme au v. 28). Invitation qui ne
manque pas d’ironie puisque ce spécialiste de la Loi est convié à
imiter, non les ministres du culte qui n’ont pas su allier amour de
Dieu et amour du prochain, mais un hérétique qui méconnaît précisément
la tradition orale explicitant la Loi et qui cependant agit précisément
selon la volonté de Dieu ! Luc aime tout particulièrement montrer
l’attachement de Jésus aux plus faibles et aux plus rejetés, et la foi
dont ceux-ci sont capables (ce qui culminera à la Croix avec la figure
du bon larron, 23,39-43).
Méditations:
- De Saint Sévère d'Antioche (v. 465-538), évêque: Homélie 89
« Il est descendu du ciel » (Credo)
«Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho.» Le Christ [...]
n'a pas dit «quelqu'un descendait» mais «un homme descendait», car le passage concerne toute l'humanité. Celle-ci, par suite de la
faute d'Adam, a quitté le séjour élevé, calme, sans souffrance et
merveilleux du paradis, nommé à bon droit Jérusalem - nom qui signifie
«la Paix de Dieu» - et est descendu vers Jéricho, pays creux et
bas, où la chaleur est étouffante. Jéricho, c'est la vie fiévreuse de
ce monde, vie qui sépare de Dieu [...] Une fois donc que l'humanité s'est
détournée du bon chemin vers cette vie [...], la troupe des démons
sauvages vient l'attaquer à la manière d'une bande de brigands. Ils la
dépouillent des vêtements de la perfection, ils ne lui laissent aucune
trace de la force d'âme, ni de la pureté, ni de la justice, ni de la
prudence, ni de rien de ce qui caractérise l'image divine (Gn 1,26),
mais la frappant ainsi par les coups répétés des divers péchés, ils
l'abattent et la laissent enfin à demi morte [...]
La Loi donnée par Moïse a passé [...], mais elle a manqué de force,
elle n'a pas conduit l'humanité à une guérison complète, elle n'a pas
relevé celle qui gisait [...] Car la Loi offrait des sacrifices et des
offrandes «qui ne pouvaient pas rendre parfaits, sous le rapport de
la conscience, ceux qui pratiquaient ce culte» parce que «le sang
des taureaux et des boucs était impuissant à ôter les péchés» (Hé
10,1;4) [...]
Enfin un Samaritain vint à passer. Le Christ se donne exprès le
nom de Samaritain. Car [...] c'est lui-même qui est venu, accomplissant le
dessein de la Loi et faisant voir par ses œuvres «qui est le
prochain» et qu'est-ce qu'«aimer les autres comme soi-même».
- Sur un vitrail de Chartres:
Le Bon Samaritain et la Genèse (1205-1215), détail - Vitrail de la cathédrale de Chartres.
Peu nombreuses sont les personnes qui, lorsqu'elles visitent une cathédrale du XIIIème s., sont conscientes de la complexité théologique que révèlent chaque panneau de leurs vitraux.
Pourtant, comme dans les enluminures des manuscrits de la même période, un certain nombre de "schémas typologiques" étaient particulièrement populaires. Ils juxtaposaient des épisodes du Premier Testament et des événements du Nouveau Testament que les premiers préfiguraient, en tant que "types".
Ce concept se retrouve au cœur du programme artistique gouvernant les vitraux de la cathédrale de Chartres: ceux qui sont orientés au nord - donc à l'ombre - représentent principalement des épisodes du PT, dans lesquels Dieu se révèle progressivement à Israël; tandis que ceux qui sont orientés vers le sud sont dédiés aux thèmes de la résurrection et du salut.
Ce détail d'un vitrail en ogive du bas-côté sud de la nef se rattache à ce "programme" théologique d'une façon très subtile.
Comme c'est souvent le cas, les donateurs sont représentés au bas du vitrail.
Puis le "récit" conduit, via la parabole du Bon Samaritain, de la Chute et de l'expulsion du Paradis au Christ en gloire, au sommet: de la Création à l'accomplissement de l'histoire du Salut.
L'entretien entre Jésus et le légiste; au-dessus: le voyageur quitte
Jérusalem, est attaqué par les brigands et dépouillé; au-dessus: le
prêtre et le lévite, la Loi à la main, se tiennent à l'écart du blessé ->
.
<- Le Bon Samaritain emmène le voyageur sur sa monture après l'avoir pansé et vêtu; au-dessus: il le fait reposer à l'auberge.
Au-dessus: Dieu crée Adam, qui vit seul dans le Paradis; puis il crée Ève; au-dessus: Dieu montre à Adam et Ève l'arbre de la connaissance.
<- Adam et Ève devant l'arbre de la connaissance (la tête d'Adam est une restauration du XVème s.)
Après la chute, Dieu ordonne à Adam et Ève de travailler ->
- D'une Moniale de Jérusalem:
«Maître, que dois-je faire pour avoir part à la vie éternelle ?»
La question est pertinente. Elle est même le signe d'une quête qui
fait la grandeur de l'homme. Que faire en effet pour vivre de la vie
qui n'a pas de fin ?
En bon enseignant, Jésus sait que sa réponse, pour
porter son fruit, doit venir en quelque sorte du cœur de l'homme qui
interroge.
À ce docteur de la loi, il demande donc ce que la loi
prescrit. Le double commandement de l'amour de Dieu et du prochain
fournit en effet une voie sûre à celui qui veut obtenir la vie
éternelle.
Son interlocuteur, dérouté sûrement par la limpidité de la
réponse, touché peut-être aussi par l'autorité de ce rabbi fait
rebondir la question : «qui est mon prochain ?»
Alors, Jésus
raconte la parabole du samaritain qui se fait le prochain de l'homme
tombé aux mains des bandits. Et comment ne pas reconnaître dans cet
homme qui prend la route qui descend, la compassion du Christ lui-même
pour sa créature déchue, qu'il panse, soigne, et charge sur sa monture
?
Le commandement de l'amour déploie alors des résonances infinies : il
s'agit d'aimer comme Dieu aime.
En cela c'est bien la vie éternelle qui
s'ouvre, car il n'y pas de limites à cet amour qui se donne sans
relâche. Il faut être le Dieu qui s'abaisse pour donner ainsi à l'homme
blessé non seulement les soins de sa compassion, mais encore la
participation à sa charité. «Va, et fais de même», dit-il au
docteur de la loi.
Et nous voici compagnons de route, compagnons de
mission de Dieu lui-même, appelés par grâce à porter avec lui un fruit
de salut pour le monde.
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• Lc 10,38-42
Ce récit bien connu "fonctionne" comme une parabole.
On prendrait volontiers le parti de Marthe, jugeant bien égoïste sa sœur qui la "laisse seule à faire le service"
Mais ce serait également fort mal comprendre la sentence finale que de penser que Jésus condamne l'attitude de Marthe.
Une fois de plus, Jésus met ici en garde contre le déséquilibre entre action et contemplation, contre l'envahissement des soucis et contre l'inquiétude excessive pour les choses matérielles - qui empêchent d'écouter la Parole, et de lui laisser porter du fruit (voir Lc 8,14).
Sur ce texte:
• Sur Lc 10,38–42:
Jésus vient de raconter la parabole du Samaritain qui descend vers
Jéricho, alors que lui-même monte à Jérusalem. Sur sa route, lui aussi a
besoin de repos. À Béthanie il s’arrête chez ses amis et Marthe le
reçoit, l'accueillant «dans sa maison». En effet, Marthe semble
indépendante. Elle sait ce qu’elle veut, fait ce qu'il y a à faire et
dit ce qu'il y a à dire avec une confiance inébranlable en la vie et en
Dieu. Marthe et sa sœur Marie sont toutes deux dans la joie de cette rencontre
:
Le Christ dans la maison de Marthe et Marie -1654-55
(?) - VERMEER (Delft, 1632-1675) - National
Gallery of Scotland, Edinburgh
Marthe, empressée de lui préparer le plat qu’il aime, Marie,
suspendue à sa Parole qui la nourrit. Si Marthe s’active, n’est-ce pas
normal de la part d’une maîtresse de maison? Quelle est donc cette
meilleure part qui revient à Marie? Jésus ne reproche pas à Marthe son
hospitalité mais d’être inquiète et agitée.
Traduction et notes:
Verset 38.
᾿Εγένετο δὲ ἐν τῷ πορεύεσθαι αὐτοὺς καὶ αὐτὸς εἰσῆλθεν εἰς κώμην τινά· γυνὴ δέ τις ὀνόματι Μάρθα ὑπεδέξατο αὐτόν εἰς τὸν οἶκον αὐτῆς.
Comme Jésus était en chemin avec ses disciples, il entra dans un village, et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison.
• εἰς κώμην τινά - dans un village: D'après Jn 11,1, il s'agit de Béthanie,village situé sur le flanc est du mont des Oliviers (colline séparée de Jérusalem par la vallée du Cédron).
Verset 39.
καὶ τῇδε ἦν ἀδελφὴ καλουμένη Μαρία, ἣ καὶ παρακαθήσασα παρὰ τοὺς πόδας τοῦ ᾿Ιησοῦ ἤκουε τὸν λόγον αὐτοῦ.
Elle avait une sœur, nommée Marie, qui, s'étant assise aux pieds de Jésus, écoutait sa parole.
• παρακαθήσασα παρὰ τοὺς πόδας τοῦ ᾿Ιησοῦ - s'étant assise aux pieds de Jésus: Attitude du disciple qui reçoit l'enseignement du maître.
<- Le Christ dans la maison de Marthe et Marie - vers 1515
- Cornelis ENGEBRECHT (Leyde, 1468-1533) - Rijksmuseum, Amsterdam.
Dans cette œuvre, Marie et les autres disciples (femmes et hommes) écoutant le Christ sont présentés au premier plan; alors que Marthe, qui s'affaire à la fontaine, auprès d'un vaisselier, est représentée à l'arrière-plan.
Verset 40.
ἡ δὲ Μάρθα περιεσπᾶτο περὶ πολλὴν διακονίαν· ἐπιστᾶσα δὲ εἶπε· Κύριε, οὐ μέλει σοι ὅτι ἡ ἀδελφή μου μόνην με κατέλιπε διακονεῖν; εἰπὲ οὖν αὐτῇ ἵνα μοι συναντιλάβηται.
Marthe, occupée à divers soins domestiques, survint et dit: Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma sœur me laisse seule pour servir? Dis-lui donc de m'aider.
Le Christ dans la maison de Marthe et Marie - 1570-75 -
Le Tintoret (Venise, 1518-1594) - Alte Pinakothek, Munich ->
Dans cette œuvre, Marthe vient reprocher à Marie son inactivité - alors que Jésus semble ne s'adresser qu'à cette dernière.
Verset 41.
ἀ̓ποκριθεὶς δὲ εἶπεν αὐτῇ ὁ ᾿Ιησοῦς· Μάρθα Μάρθα, μεριμνᾷς καὶ τυρβάζῃ περὶ πολλά·
Le Seigneur lui répondit: Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses.
Verset 42.
̔ἑνὸς δέ ἐστι χρεία. Μαρία δὲ τὴν ἀγαθὴν μερίδα ἐξελέξατο, ἥτις οὐκ ἀφαιρεθήσεται ἀπ᾿ αὐτῆς.
Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée.
• ἑνὸς δέ ἐστι χρεία - Une seule chose est nécessaire: La seule chose qui soit vraiment "nécessaire", c'est d'être attentif à la présence de celui qui est l'Invité par excellence, Jésus, et à sa parole.
Il ne s'agit donc pas d'un principe concernant l'hospitalité en général, ni d'une opposition entre service et contemplation (comme cela sera souvent interprété en particulier lors de l'opposition entre Catholicisme et Réforme, le Catholicisme ayant longtemps utilisé ce passage pour mettre en avant la contemplation, la Réforme préférant plutôt l'action) - mais d'un "cas particulier": l'accueil du Seigneur et de sa Parole.
Dans les œuvres suivantes, en revanche, le thème religieux est prétexte à construire des "scènes de genre".
Le Christ dans la maison de Marthe et Marie - Vincenzo
CAMPI (Crémone, 1536-1591) - Galleria Estense, Modène.
Ici le
Christ avec Marie à ses pieds sont entr'aperçus dans une fenêtre, derrière Marthe et sa
profusion de victuailles (la nature-morte occupe presque toute la toile).
Le Christ dans la maison
de Marie et Marthe - vers 1620 - Diego Rodriguez de Silva y VELÁZQUEZ (Séville, 1599- Madrid,
1660) - National Gallery, Londres.
La composition de
cette œuvre de jeunesse de Velazquez – présentant une « scène de
genre » dans une cuisine, avec une nature morte en tout premier plan –
alors que la scène entre le Christ et Marie est vue dans un miroir, est de
toute évidence influencée par l’art flamand. De même, le visage potelé et
rougeaud de Marthe, et la nature-morte de poissons d’aulx, d’œufs et d'épices rappellent l’art de l’Europe du Nord.
En outre, cette représentation
de la scène est lourde d’une étrange sensation de tension, de malaise.
Tandis que des faits
reflétés dans le miroir (voir ci-contre), baignés d’une douce lumière, émane
une atmosphère de paix et de sérénité, le premier plan – en fort contraste avec
cette atmosphère – évoque un travail bruyant et affairé.
A travers cette diversité formelle, l’artiste dépeint une scène qui est clairement
au désavantage de Marthe : elle n’est pas concentrée sur son travail, ce
que semble lui faire remarquer le personnage qui l’accompagne, mais, au bord
des larmes, regarde sa sœur avec un air de bouderie, d’envie, presque de colère (voir ci-dessous).
Méditations:
- De Saint Benoît - Règle des moines, ch. 53, 1-2.
Les hôtes qui surviennent au monastère doivent être accueillis comme le Christ, car il nous dira un jour: "J'ai demandé l'hospitalité et vous m'avez reçu" (Mt 25,35). Cette grande marque de respect sera donnée à tous.
Chemin de perfection, ch. 17, 5-7.
Sainte Marthe était sainte, bien qu'on ne dise pas qu'elle était
contemplative. Et que pouvez-vous désirer de plus que de ressembler à
cette bienheureuse femme, qui mérita de posséder tant de fois Jésus
Christ notre Seigneur dans sa maison, de lui préparer sa nourriture, de
le servir, de manger à sa table ? Si elle était demeurée absorbée comme
sa sœur, il n'y aurait eu personne pour préparer le repas de cet hôte
divin. Eh bien ! Imaginez que notre monastère est la maison de sainte
Marthe et qu'il doit y avoir divers offices. Celles que Dieu conduit
par la vie active ne doivent pas murmurer contre celles qu'elles
verront abîmées dans la contemplation [...] Qu'elles s'estiment heureuses
de servir avec Marthe. Qu'elles songent également que la véritable
humilité consiste, en grande partie, dans l'acceptation empressée de ce
qu'il plaît au Seigneur d'ordonner de nous, et dans la conviction qu'on
est indigne de porter le nom de ses serviteurs.
Donc, si contempler, faire oraison mentale ou vocale, soigner les
malades, servir dans les emplois de la maison, se livrer aux travaux,
même les plus vils, n'est autre chose que rendre ses devoirs à l'hôte
divin qui vient loger, manger et se reposer chez nous, que nous importe
de le servir d'une manière ou d'une autre ?
Je suis loin de dire que vous ne devez pas vous efforcer
d'arriver à la contemplation, je dis simplement que vous devez vous
exercer à des fonctions diverses. La contemplation, en effet, n'est pas
laissée à votre choix, mais à celui du Seigneur [...] Laissez faire le
Maître de la maison.
- Du cardinal J. Daniélou - "Pour une théologie de l'hospitalité", dans La Vie spirituelle n°367.
La carence de l'hospitalité chez les chrétiens montre le caractère superficiel de leur christianisme.
- D'après une Moniale de Jérusalem:
Absorbés par «les multiples occupations» du quotidien, ne risquons-nous pas, nous aussi, d’être «accaparés»
au point de passer à côté de cet «unique nécessaire», auquel Jésus nous
convie ? Depuis longtemps, on a vu en Marthe et Marie la figure de
l’existence chrétienne tiraillée entre le service et la prière.
Un
moine du XIIème siècle s’est pourtant refusé avec sagesse et humour à opposer les
deux sœurs : «Si vous négligez Marthe, qui servira Jésus ? Si vous
négligez Marie, de quoi vous servira la visite de Jésus, puisque vous
n’en goûterez pas la douceur ?»
Si, pour accueillir l’Ami, nous sommes à la fois Marthe et Marie, saurons-nous dans des vies souvent trépidantes «choisir»
de reprendre des forces et de nous arrêter pour goûter cette seule part
nécessaire, celle qui ne peut jamais nous être enlevée, écouter la
Parole pour ensuite la mettre en pratique ?
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