Les récits de la Création
dans le Livre de la Genèse (suite)
4. Pourquoi avoir
gardé deux récits de Création au sein
du même Livre ?
Comme nous l’avons vu plus haut, la parataxe ouvre un espace de liberté au
lecteur.
Or la parataxe n’est qu’une modalité de la binarité. On peut se demander pourquoi,
dans la Bible, les choses sont si souvent dites deux fois : pourquoi
deux récits de la création ? pourquoi deux décalogues ? pourquoi deux
récits de l’enfance de Jésus ? pourquoi deux Notre Père (même si celui de
Luc n’est jamais récité) ?...
La critique historique, comme nous
l’avons vu
page précédente, donne la raison de ces « doublets »
dans l’histoire des textes, dans leur origine ; chacun des textes est
attribué à une tradition littéraire ou à une école différente.
Ainsi, pour le sujet qui nous intéresse, avons-nous dit que le premier récit
de la création (Gn1,1 – 2,4a) serait dû à l’école sacerdotale, tandis
que le second (Gn 2,4b – 3,24) ferait partie des traditions yahvistes.
Mais ce type d’explication ne dit pas pourquoi
ces deux leçons ont été maintenues à la suite l’une de l’autre dans le même livre
– à la fois semblables et différentes, voire contradictoires…
A considérer non plus l’origine mais la rédaction finale, le canon fixé, et
les effets du texte sur le lecteur, il est d’abord possible, comme nous l’avons
souvent vu, de noter dans la reprise un effet d’insistance ; la répétition est en effet la première
figure de rhétorique. En tant qu’ancien professeur et conférencière, je
sais que la méthode pour être vraiment sûr
d’être entendu est de redire la même chose, non pas en la répétant purement
et simplement, mais sous une autre forme.
Cependant, la plupart du temps, la
binarité se double de complémentarité, qui remplit ainsi une fonction de
totalisation. Nous le verrons dans quelques exemples plus bas.
Et si l’on pousse encore plus loin la réflexion sur cette binarité, il est
possible de risquer une ultérieure interprétation
théologique des doublets bibliques.
Il semble en effet que l’on peut dire
que la binarité a pour fonction essentielle (en particulier lorsqu’il s’agit de
textes fondamentaux – parce que fondateurs) d’éviter qu’un texte particulier soit considéré comme un absolu – qu’il
soit en quelque sorte « idolâtré » – comme peut l’être le Coran, nous
l’avons vu. S’il n’y avait qu’un seul texte au lieu de deux, on pourrait être
tenté de l’adorer, comme le veau d’or ; s’ils sont deux, ils sont au
contraire comme les deux chérubins d’or qui faisaient corps avec le
propitiatoire, recouvrant l’arche d’Alliance : dans le face-à-face de leur symétrie, ils ont la fonction d’indiquer le
vide qui les sépare et en même temps
les unit, qui est le lieu de la Présence
divine.
D’ailleurs le Livre de l’Exode (en 25,18-21) ne s’attarde pas sur
la description de ces deux chérubins – les répétitions d’insistance portant toutes,
non sur leur forme, mais sur leur position et leur rôle par rapport au
propitiatoire, pour aboutir, au verset 21, au « Témoignage que Je te
donnerai ». C’est que leur valeur ne tient pas tant à leur aspect (forme,
matière) que, précisément, à leur position et à leur rôle…
L’arche contient le Témoignage, c'est-à-dire les tables de la Loi, le
Décalogue : ce sont là des paroles prononcées et écrites dans le passé – même
si ce passé est présenté comme tout récent encore ; les paroles qui
décrivent l’arche (en 25,10-16) et son couvercle, le propitiatoire (en 25,17-21),
la table (en 17,23-30) et le chandelier à sept branches (en 25,31-40) sont
adressées à Moïse, à l’impératif : ce sont des paroles du présent, du
présent du récit.
Quant aux paroles dont il est question au centre de ce
segment (Ex 25,10-40), au verset 22, ce sont celles que Dieu prévoit et
promet de prononcer dans le futur ; sa parole n’est pas enfermée dans l’arche,
dans le décalogue, elle continuera d’être adressée à un « tu », « d’entre les deux chérubins ». Cette
dernière expression constitue le centre
du passage central de ce segment – c’est l’image de ce lieu vide, qui est
creusé entre des textes doublés.
Cet espace est celui d’une parole
divine qui se fait présente, chaque fois qu’un lecteur vient pour l’ « écouter ».
5. Étude de la Genèse yahviste
(Gn 2,4b – 3,24).
5.1. Lecture
liturgique, théologique et éthique de Gn 2,4b-3,24:
Ce récit, le plus ancien donc, est une réflexion de sages qui veulent
répondre à leurs contemporains qui s’interrogent sur les grandes questions
humaines : d’où venons-nous ? où allons-nous ? pourquoi la vie,
la souffrance, la mort ? pourquoi cette mystérieuse attirance des sexes ?
pourquoi cette difficulté de s’entendre ? quel sont les rapports de l’homme
avec Dieu, la nature, les autres ?...
Pour faire comprendre leur réflexion, ils utilisent pour répondre le genre
littéraire commun à tous les sages de leur temps : le mythe.
5.1.1. La vocation de l’homme.
L’homme
האדם (HaAdam) est « terreux » : il vient de la
poussière du sol
האדמה (HaAdamah). Il a été façonné (et non « créé » comme
dans le récit élohiste) par Dieu*: c’est donc
un être marqué par la « finitude », selon le mot employé
par les philosophes. Il fait partie du monde matériel, qui change et passe.

Pourtant il prend vie dès qu’il est habité du « souffle
נשמת de vie
חיים » que
Dieu a insufflé dans ses narines (
2,7).
Dès
lors, il est appelé, au-delà du monde matériel, à marcher vers Dieu.
<- Mosaïque de la Création - Saint-Marc, Venise (XIIIème siècle). Dieu donne le souffle de vie à l'homme. Conformément à la tradition antique, l'âme est figurée sous la forme d'un petit personnage ailé.
Au cours de la vie quotidienne, avec
ses petitesses, l’homme ressent pourtant l’appel de Dieu. L’homme biblique
avait perçu que l’homme, s’il monte de la terre (certains évolutionnistes vont
jusqu’à dire « comme la théorie de l’évolution le montre » !) est
radicalement différent des animaux – parce qu’en dialogue avec Dieu.

D’ailleurs Dieu laisse l’homme nommer les animaux (
2,19) ; l’homme se montre
ainsi leur supérieur.
Mosaïque de la Création - Saint-Marc, Venise
Dieu laisse l'homme nommer les animaux.
La condition humaine est donc terrestre,
et sa vocation céleste.
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* Remarquons l’expression double « יהוה אלהים – YHWH Elohim = l’Eternel, Dieu »
qui est systématiquement utilisée dans les traditions yahvistes – alors qu’elle
est très rare ailleurs.
Certains (BJ en note, par exemple) avancent l’hypothèse que ce
double titre divin pourrait être le fait d’une révision tardive, en s’appuyant
sur le grec (puisque LXX écrit ici tout simplement « ο θεος »).
5.1.2. Le travail,
dignité de l’homme.
Le Créateur a placé l’homme dans le jardin pour en cultiver le sol et en être
le gardien (2,15): le travail quotidien n’est donc pas un esclavage (cf.
infra, 5.2), mais une responsabilité confiée par Dieu lui-même, qui donne un sens à la vie humaine : « continuer »
la création.

Le(s) compilateur(s) des récits de création garde ainsi deux conceptions différentes du « jardin »: celui d'avant l'homme, terre qu'il n'est pas nécessaire de travailler (verset
6),
<- Mosaïque de la Création - Saint-Marc, Venise - Dieu introduit l'homme dans l'Éden, à travers la porte du paradis (Gn 2,8-16); les quatre fleuves sont personnifiés, selon la tradition antique. Les deux arbres (dont un figuier) font allusion à l'arbre de la connaissance du bien et du mal, et à l'arbre de vie.

et celui de l'homme que ce dernier devra « cultiver et garder » (ce n'est qu'après la faute que le travail sera punition infligée:
3,17 - et ce n'est pas l'homme qui est alors maudit, mais « le sol à cause de » l'homme).
Mosaïque de la Création - Saint-Marc, Venise - "Incipiunt laborare" - Ils commencent à travailler... Adam travaille la terre, Ève tient une quenouille (voir plus bas). ->
5.1.3. L'homme, être de relation.
« לא־טוב
היות האדם לבדו – Il n’est pas bon que l’homme soit seul » (2,18) ; c’est pourquoi
Dieu lui donne une compagne
qui, à la différence des animaux est son égale,
tirée de la même chair (2,23).
Tous deux, homme et femme
– bien que différents – sont appelés à
vivre dans l’unité, quittant père et mère « côte à côte » (2,24).
5.1.4. L'homme est libre - et responsable du mal.
Le récit de la « chute » veut exonérer Dieu du mal qui ronge la
création. Il n’y a pas, à l’origine du monde – comme le voulaient les religions
païennes, et, plus tard, le manichéisme – un dieu du mal et un dieu du bien
qui, à armes égales, se livreraient un gigantesque combat dans l’humanité. Il y a un seul Dieu, qui donne à l’homme une
mystérieuse et extraordinaire liberté.
A l’homme, il est offert de manger de tous les arbres sauf un (2,16-17). Au
lieu d’accueillir cette offre, il veut arracher « הדעת טוב ורע - la connaissance
du bien et du mal », du bonheur et du malheur, qui est le propre de Dieu. Dieu seul, en effet, puisqu’il est le
Créateur, sait ce qui peut vraiment faire
le bonheur de sa créature.
Mais celle-ci veut décider elle-même ce qui est bien et mal pour elle, sans référence
à Dieu – qui lui apparaît comme un
concurrent jaloux. En quelque sorte, l’homme veut manger de son arbre
propre – car l’arbre représente l’homme dans la Bible – c'est-à-dire tout décider
par lui-même.
Séduits par le Tentateur, homme et femme décident de prendre la place du
Créateur en mangeant le fruit de cet arbre interdit : « ונפקחו עיניכם
והייתם כאלהים ידעי טוב ורע׃ - vos yeux s'ouvriront, et vous serez comme des
dieux, connaissant le bien et le mal. » (3,5). La créature a voulu
conquérir l’égalité avec son créateur.
Mais en vain : l’homme ne sera jamais son propre créateur ; s’il
décrète seul le bien et le mal, il ne peut que se tromper – car il ne sait pas
de quoi est fait le vrai bonheur, ni
ce qui y conduit : « ואני ׀ קרבת אלהים לי־טוב - Mais pour moi, m'approcher
de Dieu, c'est mon bien » (Ps 73,28).
Si la chute est contée comme une « histoire primordiale », c’est pour
dire qu’une décision libre est attendue de chaque personne qui naît sur la
terre. La racine de tous les maux, c’est
une mauvaise relation avec Dieu– qui perdure aujourd’hui. Une fois l’homme
abîmé, tout son monde s’en trouve brisé. La suite des onze premiers chapitres
de la Genèse montre à quel point la
créature libre a laissé le mal envahir le monde :
-
Caïn tue Abel ;
-
les contemporains de Noé sont corrompus ;
-
les bâtisseurs de la tour de Babel sont gonflés d’orgueil.
Mais tout le reste de la Bible, à partir de Gn 12, nous fait voir les efforts incessants de Dieu pour ramener
l’homme à sa vocation première : Abraham… Moïse… David et surtout Salomon…
les Prophètes… et, pour les chrétiens, Jésus de Nazareth.
5.2. Étude de quelques
thèmes par la méthode « comparative » :
▪ La création de l’homme
• L’image de Dieu « façonnant »
Adam :
וייצר יהוה אלהים את־האדם עפר מן־האדמה
rappelle un mythe commun à bon nombre de civilisations du Proche-Orient ancien (voir
pages sur les «
Cosmogonies proche-orientales ») : celui du dieu non pas
créateur de l’homme
ex nihilo, mais « fabricant »
de l’homme à partir, le plus souvent, de la terre (voir page sur
Dieu artisan).
Ainsi le dieu potier Khnoum en Égypte
qui « fabrique » (verbes qed
et nébi employés indifféremment) l’homme
sur son tour (ou même Ptah, le dieu métallurgiste ; lui aussi donne forme
à ce qui n’en avait pas, le métal tiré de la terre, pour « fabriquer »
l’homme).
Ainsi Enlil,
en Mésopotamie, qui, « pour que
la semence du pays (= la race humaine)
sorte de la terre » et après s’être « empressé » « de
séparer le ciel de la terre, de séparer la terre du ciel », il met « au
moule le commencement de l’humanité », c'est-à-dire que lui aussi « façonne » la terre. Toujours en Mésopotamie, on
attribue au dieu Enki les ordres suivants donnés à sa mère Nammou : « Quand
tu auras pétri à cœur de l’argile […] quand tu auras donné forme […] tu feras
naître […] l’humanité ».
Ainsi, enfin, à Ugarit, le dieu
El (akkadien ilu, hébreu El*, arabe Allah…), dieu suprême du panthéon phénicien est également appelé AbAdm, ab désignant
« le père » et adm « l’humanité » ;
or dans ce dernier mot, on retrouve l’hébreu אדם (cf. supra), désignant l’humanité issue de la glèbe, et Adam, son
premier représentant.
-------
* A l’époque de la sédentarisation des patriarches, le
Dieu d’Abraham, Isaac
et Jacob
est identifié au grand dieu El – voir
Gn 33,20 et
cette page – et est ainsi
appelé
אל עליון El Elyôn, « Dieu Très-Haut » à Jérusalem ;
אל ברית El
Berit, « Dieu d’Alliance » à Sichem ;
אל בית־אל El BethEl, « Dieu
de BethEl », à Béthel, le nom même de la ville Beth-El signifiant « maison
de Dieu » ;
אל עולם El Olam, « Dieu d’éternité » à Bersabée ;
אל ראי El Roï « Dieu de vision » à Lahaï Roï au Négev ;
אל שדי
El Shaddaï, ou Shaddaï seul – lui-même provenant soit de l’akkadien shadû, « le Montagnard » ou « Celui
de la Steppe », ce dernier sens étant à rapprocher de l’hébreu שדי « la
campagne » et שדה « le territoire » – à
Mambré.
« El » désignant Dieu est un élément composant de très nombreux noms propres
tels que El-ie, Isra-El, Jo-El, EmmaNu-El, etc.
• Beaucoup plus étonnant en revanche est le passage suivant, qui fait beaucoup
penser à l’insufflation par Dieu de la vie en l’homme qui d’ אדם, « glébeux »,
devient ainsi נפש nephesh, « être doté d’une âme », donc « être
vivant » en Gn 2,7b :
יפח באפיו נשמת חיים ויהי האדם לנפש חיה
« Dieu souffla dans ses narines une respiration de vie; et l'homme
devint une âme vivante »,
et plus généralement à tout Gn 2,4b-20.
Ce texte égyptien fait partie de
ce qu’on nomme des « écrits de sagesse » ; rédigé par un roi de
la Xème dynastie (XXIème s. av. J.-C.) pour son fils, il présente – comme tous les
écrits de sagesse – une religion plus épurée, plus anthropocentrique, avec une
divinité non nommée (donc « universelle »), créatrice d’un homme à l’image
du dieu plein de
sollicitude pour sa créature, mais punissant celui qui veut rivaliser avec lui :
« Le dieu est conscient de celui qui agit bien pour lui.
Occupe-toi des hommes […] car le dieu a créé le ciel et la terre dans leur
intérêt, il a repoussé la voracité des eaux […] Il a fait pour eux l’herbe, les
troupeaux et les poissons pour les nourrir. […] Il a fait le jour en leur
faveur, il navigue [dans la barque solaire] afin de les voir. Le dieu a procuré le souffle de vie à
leurs narines.
[…]
Mais il a tué ses adversaires, ses propres enfants qui avaient projeté de se
dresser contre lui ».
▪ Le travail de l’homme
<- Mosaïque de la Création (XIIIème siècle) - Saint-Marc, Venise .
Dieu fait sortir Adam et Ève de l'Éden (à gauche); désormais, ils devront travailler: Ève file la laine, Adam cultive la terre(à droite). La nécessité du port de vêtements, et celle du travail (en particulier de la terre) sont considérées comme la conséquence directe de la faute.
Bible romane (XIIème siècle) - Bibliothèque provinciale de Burgos ->
Adam et Ève, archétypes des humains: Adam brandit une sorte de houe, qui signifie qu'il doit désormais travailler le sol pour nourrir sa famille. Ève tient une quenouille, qui signifie qu'elle doit vêtir les siens; la présence de Caïn sur ses genoux la désigne comme la "mère de tous les vivants,
▪ La souffrance humaine
▪ L’homme et le mal
▪ La différence sexuelle
<- Mosaïque de la Création (XIIIème siècle) - Saint-Marc, Venise. Le prélèvement de la côte d'Adam et la création d'Ève.
Bible de Souvigny (fin XIIème siècle) - Bibliothèque municipale, Moulins.
La Genèse (détail): La création d'Ève.->
<- Mosaïque de la Création (XIIIème siècle) - Saint-Marc, Venise.
Ève cueille le fruit (une figue) et le tend à Adam qui en mange.
Aussitôt, ils découvrent leur nudité et donc leur différence: ils n'osent plus se regarder en face. ->
<- Dieu les interpelle: ils cachent leur nudité...
... avant d'oser le regarder en face; ils ne se regardent plus, non plus.
La différence sexuelle, d'heureuse et simple avant le péché, devient malheureuse et source de gêne...
<- Dieu présente Ève à Adam. La nudité est naturelle.
Adam et Ève, nus et sereins, écoutent les préceptes que Dieu leur édicte;
mais leur manque de confiance en Dieu - leur péché - les met mal à l'aise avec eux-mêmes, l'un envers l'autre, et face à Dieu: ils ont honte désormais de leur différence, ils cachent leurs sexes avec les feuilles du figuier.
(Page en construction - mon hébergeur ne me permettant pas d'insérer des tableaux, j'ai beaucoup de mal à remettre en forme ce travail comparatif - veuillez m'en excuser!)