Sur le récit de la
Passion
dans l’évangile de Jean
1. Récits évangéliques et historicité.
Si les récits évangéliques ne sont pas le décalque de ce qu’un
témoin extérieur au groupe des disciples aurait pu raconter, ils expriment la
réalité intérieure, et donc essentielle des faits ; ils ont une vision
de foi de ces événements, et c’est cette vision qu’ils entendent faire
partager par ceux pour qui ils écrivent. C’est aussi pour cette raison que,
selon sa sensibilité, son histoire personnelle, le milieu socioculturel dont il
est issu, chacun des quatre évangélistes n’insiste pas sur les mêmes faits, n’utilise
pas le même vocabulaire, les mêmes structures syntaxiques.
2. Récits évangéliques de la passion et historicité.
La sobriété des récits évangéliques de la passion,
comparée aux représentations des doloristes par exemple, est significative d’une
intention : montrer que les souffrances endurées par Jésus expriment sa
volonté intérieure à la fois de s’unir à Dieu et d’assumer toute l’humanité,
souffrante et / ou meurtrière.
Certains critiques estiment que les évangiles ont gauchi,
voire contrefait la réalité historique des événements qui se sont déroulés
à Jérusalem autour du 7 avril 30. D’après eux, les évangélistes ne rendent pas
assez le climat politique effervescent, voire quasi-insurrectionnel qui devait
exister alors, dans une atmosphère messianique surchauffée, comme l’historien
juif Flavius-Josèphe a pu le décrire.
Mais les évangiles de la passion et de la résurrection de Jésus
sont écrits pour susciter la méditation : aux souvenirs de témoins sont
mêlées des interprétations croyantes. Ils prennent ainsi une valeur
apologétique, et se situent dans le droit fil de l’Ecriture ; mais cela n’affecte
aucunement leur historicité – historicité que le lecteur est mis en mesure de
vérifier dans sa propre vie, où il est confronté avec Jésus, ressuscité,
vivant.
3. Le récit de la passion par saint Jean.
Par rapport aux synoptiques (sur ce terme, voir page 7),
le récit de Jean (qui a été rédigé à la fin du Ier siècle) bouleverse l’ordre des événements, et en met d’autres en
évidence.
Il débute dès la fin du chap.11, après la réanimation de
Lazare, et il fixe le moment de l’agonie de Jésus à la suite de son entrée à Jérusalem
(12,27-28). L’institution eucharistique est remplacée par le lavement des pieds
(voir en cliquant ici – en particulier le texte de X.-L. Dufour), et le
commandement d’aimer (13) ; le « discours après la Cène couvre trois
chapitres où Jésus parle de ses relations avec le Père dans l’Esprit Saint
(14-16), et il s’achève par la « prière sacerdotale » (17). Jésus est
amené à l’ancien grand prêtre Anne, qui l’interroge (18,12-23) avant de le
transférer à Caïphe (18,24), grand prêtre en activité.
Jean n'accorde que peu de place à ces épisodes; en effet, lorsqu'il rédige son évangile, la rupture est consommée entre les communautés juives et chrétiennes. Jésus a été condamné "parce qu'il s'est prétendu Fils de Dieu": la cause est entendue, inutile donc de procéder à une longue instruction.
Pendant ce temps se
déroule le reniement de Pierre (18,25-27).
La comparution devant
Pilate obtient un traitement spécial :
Jésus y apparaît comme le Roi qui
juge le monde, tandis que le gouverneur sort auprès du peuple, puis rentre
auprès de Jésus, essayant de faire libérer celui qu’il appelle « l’Homme »
(18,28 – 19,16)
C'est que pour Jean, en quelque sorte, ce procès face au monde dure toujours - contrairement au procès"religieux"- et c'est au tribunal du monde que Jésus est jugé. D'un côté, il y a la foule de ceux qui refusent d'entendre le Témoin de la vérité, et qui mettent leur espérance dans ce monde qui passe. Ils crient "A mort! Crucifie-le!".
De l'autre côté, il y a ceux qui reconnaissent en lui l'Agneau pascal, qui a "tout accompli". Ils "lèvent les yeux" vers le Crucifié au coeur transpercé. Dans le sang et l'eau qui ont jailli de cette blessure, ils voient, avec la tradition chrétienne, les signes de l'Esprit et des sacrements, promesses de Vie éternelle.
La scène de la crucifixion est présentée par Jean comme un
abandon que Jésus fait de sa vie entre les mains des hommes auxquels il livre
successivement (19,16-39):
-
son titre royal,
-
son vêtement et sa tunique,
-
sa mère,
-
son désir sauveur symbolisé par sa soif,
-
le sang et l’eau jaillis de son cœur, symbolisant les
sacrements,
-
et finalement son Esprit, accomplissant ainsi les
Ecritures.
Nous avons donc là une vision symbolique de l’institution de l’Eglise dans laquelle Jésus passe tout entier.
D'autre part, l’ensemble de la passion johannique s’inscrit dans un jardin
(18,1 ; 19,42), rappelant ainsi celui d’Eden où s’était joué le drame du
péché. Mais, ici, c’est pour sauver l’homme du péché.
Les récits de résurrection sont aussi propres à Jean, et ils
esquissent la fondation effective de l’Eglise.
Ainsi le quatrième
évangéliste nous fait-il découvrir
- comment la vie
de Jésus culmine dans le don de lui-même fait à son Père avec une souveraine
liberté ;
- et comment –
en même temps – il élève avec lui l’humanité entière dans la gloire de Dieu.
(Voir aussi en cliquant
ici)