A
propos de
l’« endurcissement du cœur » de Pharaon (Ex
4,21)
(Je revois actuellement toute cette page - car le "copier-coller" vers mon éditeur de site n'a pas fonctionné correctement)
Le
cœur, dans la Bible, désigne tout ce qui n’est pas l’apparence humaine : ce n’est
donc pas seulement, comme pour un Occidental, le siège de la vie
affective ; c’est une réalité beaucoup plus vaste qui inclut toutes les
formes de la vie intellective, les affects, les émotions et le domaine
inconscient où s’enracinent toutes les activités de l’esprit (voir les
pages sur « Le cœur dans la Bible »).
Cette
expression « cœur endurci » (racines
principales exprimant l’endurcissement : חזק etקשה) désigne la
sclérose de l’homme séparé de Dieu ; on trouve aussi, avec le même
sens : « engraisser le cœur », « boucher / endurcir les
oreilles », « enduire les yeux », « endormir »,
« jeter un esprit de vertige / de torpeur / de mensonge »… Cet état
amène à avoir « la nuque raide » et « un cœur de pierre ».
Un « cœur endurci », un « cœur de pierre » ne peut
« inscrire », recevoir, les préceptes divins. Il est l’inverse d’un
« cœur circoncis » (cf.Dt
10,16).
On retrouve
ces mêmes expressions à propos des païens, des Juifs, et des disciples de
Jésus.
1.A la source de l'endurcissement.
1.1. Le fait.
Deux textes majeurs – Ex et Is – ont exercé
la réflexion religieuse d’Israël.
1.1.1.Si Pharaon ne veut pas laisser partir Israël, c’est que
« Dieu lui endurcit le cœur » :
Ex 4,21 : « אחזק את־לבו - j'endurcirai son cœur » ;
Ex 7,3 : « אקשה
את־לב פרעה - et moi j'endurcirai le cœur de
Pharaon » ;
Ex 9, 12 : « ויחזק יהוה את־לב
פרעה ולא שמע אלהם כאשר דבר יהוה אל־משה - YHWH endurcit le cœur de Pharaon et il
ne les écouta pas, comme l'avait prédit YHWH à Moïse » ; Ex
10,1 ; 20 ; 27 ; Ex
11,10 ; Ex 14,4.
1.1.2.ou qu’« il s’endurcit » lui-même :
Ex 7,13sqq ; 22 : « ויחזק לב־פרעה ולא־שמע אלהם
כאשר דבר יהוה - le cœur de Pharaon
s'endurcit et il ne les écouta pas, comme l'avait prédit YHWH » ; Ex 8,15 ;
Ex 9,7 ; 34sqq.
1.1.3.Or ces deux interprétations se trouvent juxtaposées dans les textes –
pour des raisons historiques de rédaction – sans qu’on puisse attribuer à la
seconde l’intention de corriger la première.
D’où un
problème théologique : s’il n’est pas étonnant que l’homme soit cause
de son endurcissement, comment admettre que Dieu favorise cette attitude, voire
en soit la cause ?
Or Paul (Rm 9,18) affirme : « αρα ουν ον θελει ελεει ον δε θελει σκληρυνει - il
fait donc miséricorde à qui il veut, et il endurcit celui qu'il veut ».
Et, dès le Premier Testament, Dieu donnait
pour mission à Isaïe (Is 6,9-10) :
וְEt Il dit: « Va!
et dis à ce peuple: Vous entendrez, mais vous ne comprendrez point; vous
verrez, mais vous n'apercevrez point.
לֹו׃ וְרָפָא
וָשָׁב יָבִין וּלְבָבֹו יִשְׁמָע וּבְאָזְנָיו בְעֵינָיו פֶּן־יִרְאֶה הָשַׁע
וְעֵינָיו הַכְבֵּד וְאָזְנָיו הַזֶּה לֵב־הָעָם הַשְׁמֵן
Rends gras
le cœur de ce peuple, rends ses oreilles pesantes, couvre ses yeux! Qu'il ne
voie pas de ses yeux, qu'il n'entende pas de ses oreilles, que son cœur ne
comprenne pas, qu'il ne se convertisse pas et qu'il ne soit pas guéri! »(2)
Loin d’être
écarté comme malsonnant, ce texte a été repris en substance par Jésus :
…βλεποντες ου βλεπουσιν και
ακουοντες ουκ ακουουσιν ουδε συνιουσιν(1)
…en voyant
ils ne voient point, et qu'en entendant ils n'entendent et ne comprennent
point.
και αναπληρουται αυτοις η
προφητεια ησαιου η λεγουσα ακοη ακουσετε και ου μη συνητε και βλεποντες βλεψετε
και ου μη ιδητε
Ainsi s'accomplit
en eux la prophétie d'Isaïe, qui dit: « Vous entendrez de vos oreilles, et
vous ne comprendrez point; en voyant vous verrez, et vous ne discernerez point.
επαχυνθη γαρ η καρδια του λαου
τουτου και τοις ωσιν βαρεως ηκουσαν και τους οφθαλμους αυτων
εκαμμυσαν μηποτε ιδωσιν τοις οφθαλμοις και τοις ωσιν ακουσωσιν και τη καρδια
συνωσιν και επιστρεψωσιν και ιασομαι αυτους
Car le cœur
de ce peuple est appesanti; ils entendent dur de
leurs oreilles, ils ont fermé les yeux, de peur qu'ils ne voient de leurs yeux,
et qu'ils n'entendent de leurs oreilles ; et qu'ils ne comprennent du
cœur, et qu'ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse ».(2)
(Mt 13-15 // Mc 4,12
// Lc 8,10 ; cf.Ac
28, 25-27).
1.2.Signification.
1.2.1. Un état de fait. Suffit-il dès lors de dire que l’endurcissement du peuple n’est
pas directement voulu, mais prévu par Dieu ? Certes
le langage sémitique attribue à Dieu une volonté positive de faire ce qu’il se contente de permettre ; mais cette
réponse, valable jusqu’à un certain point seulement, ressemble fort à une échappatoire.
Au lieu de
chercher à « excuser » Dieu, il convient de prendre
en considération le contexte dans lequel sont formulées
ses menaces ou ses constatations d’endurcissement.
« Endurcir », ce n’est pas « réprouver » (3): c’est
porter un jugement sur un état de péché ; c’est
vouloir que ce péché porte visiblement ses fruits. L’endurcissement n’est donc pas
dû à une initiative de la colère divine, prédestinant à la perte ; il sanctionne
le péché dont l’homme ne se repent pas.
Quand l’homme
s’endurcit, il commet un péché ; quand Dieu endurcit, il n’est
pas source, mais juge du péché. L’endurcissement caractérise
l’état du pécheur qui refuse de se convertir et choisit donc de rester séparé
de Dieu. C’est
la sanction immanente du péché qui fait apparaître la nature mauvaise du
pécheur : עַ׃הָרֵ ילִמֻּדֵ בילְהֵיטִ וּתּוּכְל אַתֶּם֙ « Et vous, pouvez-vous bien agir, vous
les habitués du mal ? » (Jr 13,23b)
1.2.2. Paul s’est efforcé de
trouver un sens à cet état de fait.
1.2.2.1. Tout d’abord, il entre dans le dessein providentiel
de Dieu : rien n’échappe à Dieu. Pharaon,
dont Paul ne considère pas le sort personnel, sert finalement à faire éclater
la gloire divine (Ex 9,16 ; 14,17sq); par
son endurcissement, Israël permet l’entrée des « nations » (c'est-à-dire
des païens, des non-Juifs) dans l’Eglise (Rm 9) ; en outre, le
dessein de Dieu est tout entier ordonné au « Reste » (4) qui
doit survivre.
1.2.2.2.Ensuite, l’endurcissement d’Israël manifeste le
tranchant de Dieu : c’est très sérieusement que Dieu a
fait Alliance avec son peuple ; comment, dans ces
conditions, pourrait-il tolérer
- l’insouciance
(Lc 17,26-29 // Mt
24,38-39) ?
- la
suffisance (Dt 32,15) ?
- l’orgueil
(Dt 8,12sqq ; Ne 9,16) ?
1.2.2.3.Enfin, cet endurcissement révèle la
patience de Dieu : il ne consume pas le pécheur, mais tend
sans cesse les mains vers un peuple rebelle (Rm 10,21 citant Is
65,2 ; cf.Os 11,1sq ;
Jr 7,25 ; Ne 9,30).
Ainsi,
qu’il sollicite le pécheur ou l’abandonne à lui-même, Dieu exprime encore et toujours
sa miséricorde.
2.Vers la victoire de Dieu
2.1. Une situation ambivalente…
Jean utilise
une autre image, peut-être plus parlante encore que celle-ci, c’est celle de la
lumière : la lumière de Dieu éclaire
ceux qui sont prêts à la recevoir, mais elle
aveugle ceux qui n’y sont pas disposés (Jn
3,19sqq).
Ainsi, Dieu –
par la présence continuelle de son amour – provoque-t-il chez le pécheur une
réaction de refus.
C’est pour cela
que les miracles, gestes prévenants de
Dieu,
-
endurcissent le cœur de Pharaon ;
-
restent sans valeur aux yeux des
Israélites qui murmurent : (a) contre Moïse dans le désert (Nb 14,11 ;
Ps 106,7) ; (b) contre Jésus après la multiplication des pains ( Jn6,42sq);
-
ne sont même pas toujours compris par les
disciples de Jésus, parce qu’ils ont « l’esprit bouché » (Mc 6,52 :
8,17-21).
De même, les
châtiments divins, dont l’intention est médicinale (Am
4,6-11), ou les appels prophétiques à la conversion, restent sans effet – ou parfois même produisent l’effet
contraire (2R 17-13sq ; Jr 7,25sqq).
De sorte que
les hommes en viennent à contrister l’Esprit-Saint (Is
63,10 ; Ac 7,51).
2.2. …Mais à Dieu le dernier
mot !
2.2.1. Cet endurcissement, ce déterminisme du péché qui se nourrit de sa propre
substance, ne peut cesser que par la pénitence :
אַל־תַּקְשׁוּ לְבַבְכֶם כִּמְרִיבָה
כְּיֹום מַסָּה בַּמִּדְבָּר׃
Aujourd'hui,
si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas votre cœur comme à Mériba (= Querelle),
comme au jour de Massa (= Tentation), dans le désert (Ps 95,7sqq ; cf. He3,7sq : διο
καθως
λεγει
το
πνευμα
το
αγιον
σημερον
εαν
της
φωνης
αυτου
ακουσητε
μη
σκληρυνητε
τας
καρδιας
υμων
ως
εν
τω
παραπικρασμω
κατα
την
ημεραν
του
πειρασμου
εν
τη
ερημω :
C'est pourquoi, comme dit le Saint-Esprit: Aujourd'hui, si
vous entendez Sa voix, N'endurcissez point vos cœurs, comme il arriva lors
de la contestation, au jour de la tentation au désert…;12).
2.2.2. Mais comment le pécheur endurci pourrait-il se
convertir ? (Cf.
Is 63,17).
Le croyant
sait que Dieu peut briser la fatalité du mal, et trouver le chemin du cœur de son peuple, comme Osée celui
de son épouse infidèle (Os 2). Le dernier mot appartient à Dieu seul. Aussi
Ezéchiel (Ez 36,26sq) a-t-il annoncé
-
que le cœur de pierre de l’homme serait un
jour remplacé par un cœur de chair,
-
que l’Esprit de Dieu rendrait possible ce
qui est impossible aux hommes.
2.2.3. Et, effectivement, le Christ est venu ; il a donné l’Esprit qui rend
docile aux enseignements de Dieu.
Aussi
l’Eglise, héritière d’Israël, prie-t-elle Dieu de « contraindre dans sa
miséricorde, jusqu’à nos volontés
rebelles » (Oraison liturgique).
_______________________
Notes:
(1) Je
suis désolée, mais je n’arrive toujours pas (contrairement à l’hébreu, pour
lequel j’ai un logiciel spécial pour la vocalisation) à placer les esprits ni les accents en
grec !... Lorsque je l’enseignais encore, je tapais et imprimais un 1
exemplaire, puis je les plaçais à la main – avant de photocopier les textes accentués !…
(2) On
notera ici, en grec comme en hébreu, une superbe construction en chiasme,
marquant classiquement un passage capital : (a) le cœur appesanti – (b) les
oreilles dures – (c) les yeux fermés X (c) voient de leurs yeux – (b) entendent de
leurs oreilles – (a) se convertissent => guérison.
(3)On
peut rapprocher cette distinction de celle qui permet de ne pas confondre « excommunication »
avec « jugement définitif » : lorsque l’Eglise excommunie, c’est
qu’elle fait le constat d’une
faute mortelle pour l’âme. Mais si le pécheur excommunié se repent sincèrement
(sacrement
de Réconciliation), l’excommunication ne peut qu’être levée (cf. Catéchisme de l’Eglise Catholique).
Au contraire, s’il « s’endurcit », i.e. s’il reste dans son état de péché mortel, l’excommunication ne
peut qu’être maintenue.
(4) Trois
sens principaux de ce terme : 1/ le Reste historique, fraction du peuple
qui survit à une calamité ; 2/ le Reste eschatologique, qui bénéficiera du
salut aux temps derniers ; seul ce Reste est saint ; 3/ à partir de
l’Exil à Babylone, le Reste fidèle – qui ne sera appelé ainsi que dans certains
récits non bibliques et dans le Nouveau Testament – est l'héritier et le dépositaire de
la Promesse.
La petite communauté des exilés rentrés à Sion après l’Exil qui s’intitule
elle-même « le Reste », mais est en fait un Reste historique, n’est
messianique que de façon inchoative et figurative : elle a encore besoin d’être
purifiée.